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Bára la sauvageonne (Extrait)

(…) c’était un bon emploi et Jakub, bien qu’il fût laid, peu causant et assez bourru, aurait pu trouver femme, mais il ne s’en souciait pas tant. L’été, il se trouvait le prétexte de l’estive qui ne lui laissait nul loisir de prêter attention aux filles et l’hiver, il taillait des sabots puis, le soir, lorsque les garçons se joignaient à la compagnie des filles, il préférait aller s’asseoir à l’auberge. Il arrivait quelquefois qu’une fermière vînt y chercher son fermier ; Jakub se félicitait alors de ce que personne n’eût à venir le chercher. Il n’accordait aucune attention lorsqu’on le plaisantait, parlant de lui comme d’un vieux garçon qui allait devoir, après sa mort, lier le sable en fagots aux portes de l’Enfer. Sa quarantième année passa. Quelqu’un lui serina que lorsqu’il serait mort, n’ayant pas d’enfant, il n’irait pas au ciel car les enfants sont un degré vers le ciel. – Cette idée le travailla longtemps et, lorsqu’il finit par trancher, il se rendit chez le bourgmestre pour demander la main de sa servante, Bára.

Bára avait été une belle fille… dans sa jeunesse. Les garçons la laissaient entrer volontiers dans la ronde et quelques-uns la galantisaient, mais c’était des gars de Dresde, pas de Beroun[1], et elle n’épousa aucun d’eux. Lorsque Jakub lui demanda si elle ne voulait pas être sa femme, elle compta les trois décennies sur lesquelles elle devait à présent faire une croix et, bien qu’il ne lui plût pas particulièrement, elle lui donna sa parole en se disant : « Mieux vaut être à sa propre javelle qu’à la meule de quelqu’un d’autre. » Ils s’épousèrent et ce fut le bourgmestre qui organisa les festivités.

Un an plus tard, une fille leur naquit et ils la firent nommer Bára, comme sa maman. Lorsqu’il entendit que c’était une fille et pas un garçon, Jakub se gratta derrière l’oreille, mais la sage-femme le consola en disant qu’elle lui ressemblait comme un œuf à un autre. – Quelques jours après la naissance, un malheur arriva dans la chaumière de Jakub. Une voisine ayant fait un saut pour rendre visite à la mère en relevailles la trouva étendue sous la cheminée, près du foyer, comme morte, à midi pile. Elle donna l’alerte, ses commères accoururent, la sage-femme elle-même vint et elles ranimèrent Bára. Elles apprirent de sa bouche qu’oublieuse du fait qu’une mère en relevailles ne devait pas être hors de sa chambre à l’heure de midi, ni après l’angélus, elle était restée à la cuisine pour préparer le dîner de son homme. C’est alors, avait-elle dit, qu’une sorte de vent mauvais avait sifflé à ses oreilles, des bluettes avaient surgi devant ses yeux et quelque chose l’avait tirée par les cheveux pour la jeter à terre. Toutes s’écrièrent : « La fée de midi ! La Polednice[2] ! » « N’aurait-elle pas échangé la petite Bára contre une fée sauvageonne ? » suggéra l’une d’elles avant de s’avancer vers le berceau. Elle s’assemblèrent immédiatement autour du berceau, soulevèrent l’enfant, défirent ses langes, l’examinèrent et l’une d’elles dit : « C’est une sauvageonne, c’est sûr, elle a de grands yeux ! » Puis une autre : « Elle a une grosse tête ! » La troisième décréta qu’elle avait les jambes courtes et chacune lui trouva quelque chose. La mère fut effarée, mais la sage-femme, ayant examiné consciencieusement l’enfant, déclara que c’était bien celui qu’elle avait porté en son sein. Néanmoins, plus d’une commère demeura convaincue que l’enfant avait été échangée par la Polednice.

À la suite de cet incident, la femme de Jakub ne put recouvrer la santé et après quelques années de maladies chroniques, elle mourut. – Jakub se retrouva seul avec sa petite fille ; on eût beau l’inciter, dans l’intérêt de celle-ci, à se remarier, il n’en voulut rien faire. Il s’occupa d’elle, tout seul, comme d’un petit agneau, et l’éleva bien. Lorsqu’elle eut un peu grandi, le maître d’école lui fit savoir qu’il devait l’envoyer à l’école elle aussi. Bien que Jakub considérât la lecture et l’écriture comme superflues, il obéit. La petite Bára fréquenta l’école l’hiver durant, mais au printemps, au temps des pâtures et des travaux des champs, Jakub ne pouvait se passer d’elle. Du printemps à l’automne l’école était, du reste, fermée à clef la plupart du temps. Le maître d’école et les enfants travaillaient aux champs car toutes les forces étaient sollicitées. – L’hiver suivant, Bára ne fréquenta plus l’école car elle devait apprendre à filer et tisser. Elle atteignit ses quinze ans sans qu’aucune des filles du bourg ne puisse l’égaler en force et en stature. Son corps était bien charpenté, ses muscles puissants, ses formes cependant harmonieuses. Elle était agile comme une truite. Sa peau était brune, en partie de naissance, en partie par œuvre du soleil et du vent car jamais, pas même dans la chaleur de l’été, elle ne se voilait le visage comme avaient coutume de le faire les filles du village. Sa tête semblait grosse, mais cela était dû à l’abondance d’une chevelure noire comme un corbeau, longue et épaisse comme du crin. Son front était bas, son nez court et retroussé, sa bouche un peu grande, ses lèvres charnues mais saines, rouges comme le sang, ses dents larges, puissantes, mais éclatantes. Le plus beau en elle était ses yeux ; mais c’est précisément pour eux qu’elle avait à endurer des railleries. On l’injuriait en lui disant qu’elle avait des yeux de bœuf. Ils étaient grands, inhabituellement grands, de la couleur des bleuets avec de longs cils noirs épais, surmontés de forts sourcils noirs. Lorsqu’elle se renfrognait, son visage semblait un ciel couvert de sombres nuées où un peu de bleu seulement perçait. Elle se renfrognait toutefois rarement, sinon aux injures de jeunes gens qui qualifiaient ses yeux de bovins. Son regard étincelait alors de colère et, parfois, se mouillait de larmes. Jakub lui disait bien souvent : « Que tu es sotte ! Que t’importe ? Moi aussi j’ai de grands yeux… les bœufs n’ont pas de vilains yeux. Ces bêtes savent regarder les gens avec bien plus d’amabilité que ceux-là ! » Il accompagnait ses dires d’un geste de son bâton vers le village. – Quelques années plus tard, lorsqu’elle eût gagné en force, les jeunes gens ne parvinrent plus à la blesser, car elle ne manquait de rendre coup pour insulte. Les garçons les plus forts ne tenaient pas à se battre avec elle ; là où la force ne suffisait plus, elle utilisait toutes sortes d’astuces ou s’aidait de son agilité. Ainsi gagna-t-elle la tranquillité.

Bára cumulait tant de singulières qualités qu’il n’y avait rien d’étonnant à ce que les voisins parlent d’elle ; ne pouvant s’expliquer en aucune manière un tel caractère, les femmes réaffirmèrent que c’était là une « enfant sauvageonne », échangée par la Polednice et que si tel n’était pas le cas, adonc cette dernière la tenait certainement en son pouvoir. – Par cette sentence, toutes les manières de la fillette furent expliquées et excusées, mais la conséquence en était que les villageois l’évitaient ou la craignaient et que seules quelques âmes l’aimaient vraiment. Qui voulait la mettre très en colère l’appelait « Bára la sauvageonne », mais ceux qui croyaient que ce sobriquet la peinait plus que tout autre avaient tort : celui-là justement ne l’affectait pas, n’importe quel autre la blessait bien plus. Certes, elle avait entendu des histoires sur la fée de midi qu’on appelle Polednice, les fées des crépuscules, les ondins[3], l’homme de feu qui se trouve dans la forêt, les feux follets, les diables et les monstres ; elle avait entendu les enfants en parler, mais elle n’en concevait aucune peur. (…)

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[1] « Des gars de Dresde, pas de Beroun »: expression populaire par laquelle on qualifiait les garçons de volages. (N. D. T.) Toutes les notes suivantes sont de la traductrice.

[2] Prononcer « Polèdnitsé ».

[3] Les ondins tchèques sont des créatures particulières, on les nomme au singulier « vodník ». Anthropomorphes, leur peau est visqueuse et mouillée comme celle des poissons ou des grenouilles, ils sont vêtus de vestes à longues basques, de chapeaux haut-de-forme et fument la pipe. Ils vivent dans les eaux, mais peuvent se promener sur terre, se percher dans les arbres sur les berges. Ils attirent parfois les gens pour les noyer et gardent ensuite leurs âmes dans des poteries à couvercle au fond de l’eau. Il leur arrive aussi d’attirer sous l’eau des jeunes filles pour les épouser. D’autres fois, ils aident les humains. Dans tous les cas, ils protègent la vie aquatique.

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Božena Němcová Divá Bára. Traduction : Eurydice Antolin.
Publié dans Auerbach, Grigorovitch, Němcová trois récits villageois autour de 1848. Editions Epure, 2017.

Le serpent blanc

Une pauvre paysanne s’en était allée dans la forêt chercher des feuilles mortes pour les litières. Elle ratissait, ratissait quand elle vit tout soudain un serpent blanc, enroulé sur lui-même. Elle aurait pu facilement le tuer, mais elle ne l’aurait fait pour rien au monde car c’était un serpent blanc qui porte chance. Elle se saisit de sa corbeille, la déposa tout près de lui, se disant qu’elle pourrait peut-être le faire rouler dedans à l’aide de son râteau pour le rapporter chez elle. Voilà qu’elle y parvint, comme il se doit. Le serpent coula dans la corbeille et s’enfouit dans le feuillage. L’heureuse paysanne le rapporta chez elle ; sitôt le seuil passé, elle déclara à son mari qu’elle rapportait la chance. L’homme prit un corbillon propre dans lequel il déposa un coussin avant de sortir le serpent du feuillage pour le déposer sur le coussin et le placer sur le poêle. De chaque nourriture qui passait sur la table, le serpent recevait un peu, servi dans un plat, et le couple s’occupait de cette trouvaille comme de l’enfant qu’il n’avait pas. Depuis qu’il était avec eux, tout s’accomplissait selon leur voeux et, bientôt, ils ne connurent plus la misère. Le serpent était chez eux depuis cinq ans déjà quand, au moment du déjeuner, une voix s’éleva du poêle : « Père, vous m’avez pris en charge, il vous faut à présent me marier.» Le paysan pensa que c’était la voix du serpent. « Eh bien, pour ma part, je te marierais volontiers, répondit-il, mais laquelle voudrais-tu ? – Nulle autre que Blanche, la fille du prince, répondit le serpent. Allez sur-le-champ le lui proposer. » Le paysan, ayant déjeuné, revêtit ses habits de fête pour aller proposer le serpent en mariage. « Mais, mon homme, lui dit la paysanne au-dehors, la princesse ne voudra pas l’épouser.  – Qu’elle fasse comme elle voudra, je dois faire cela pour lui, autrement il pourrait nous en coûter », dit-il. Sans un mot de plus, il se mit en route vers la ville où demeurait le prince, père de la belle Blanche. Lorsqu’il arriva au château, il demanda à ce qu’on l’annonce auprès du prince et, un instant plus tard, un serviteur le conduisit dans une grande salle où se siégeaient le prince, son épouse et Blanche, sa chère fille. Le paysan s’inclina et, sans le moindre embarras, lui transmit le message. Le prince se plongea dans ses pensées, la princesse fut effarée, mais Blanche, qui filait assise près de la fenêtre, car en ce temps-là les filles de princes aussi filaient, Blanche dit en riant : « Dis à ton serpent blanc de fils que je l’épouserai s’il vient à la noce sur une route pavée d’or, dans un carrosse de grenat aux roues d’argent et aux esses de diamant. Il devra être attelé de quatre chevaux blancs harnachés de perles. S’il vient ainsi, le mariage aura lieu. »

Le paysan se dit que son fils n’y parviendrait pas, il remercia néanmoins la fille du prince pour sa réponse et rentra chez lui. En entrant dans la salle de séjour, il dit au serpent ce qu’avait répondu Blanche. « Je te remercie, papa, d’avoir réglé cette affaire, dit le serpent. Demain matin, maman et toi, vous vous apprêterez, nous nous rendrons à la cérémonie nuptiale. » Le paysan avait une ferme confiance dans la parole du serpent et, au matin, il se prépara. Dès le point du jour, la paysanne s’était levée pour préparer le déjeuner. Après le déjeuner, lorsqu’ils eurent terminé de s’apprêter, ils entendirent hennir des chevaux et virent dans la cour un carrosse de grenat aux roues argentées et aux esses adamantins, attelé de quatre chevaux blancs comme des cygnes, tout harnachés de perles. Tout cela était si splendide, si étincelant, qu’ils durent se couvrir les yeux. Le paysan prit le serpent dans sa corbeille et, une fois dans la cour, la paysanne voulut monter à l’arrière du carrosse, car l’intérieur était recouvert de coussins dorés. Le serpent lui dit : « Maman, où pensez-vous donc aller ? Asseyez-vous sur ces coussins et posez moi à côté de vous. Papa nous conduira. » La paysanne obéit, s’assit sur les beaux coussins et déposa la corbeille du serpent à côté d’elle. Le paysan grimpa sur le siège de cocher, prit les rênes en main et les voilà partis.

Juste à la sortie de la cour, commençait la route d’or et ils roulèrent dessus jusqu’au château. Blanche regardait à la fenêtre ; à la vue du serpent qui arrivait véritablement sur une route d’or dans un carrosse de grenat, elle dut revêtir de sa robe de mariée. Sa mère pleurait, son père la grondait, disant qu’elle l’avait elle-même voulu ainsi, qu’elle devait se taire à présent. Le fiancé arriva, les hôtes ensuite et le mariage fut célébré dans un vert bosquet. On but, on mangea, on se réjouit, seule la fiancée pleurait et le fiancé restait coi sur ses coussins blancs. La nuit arriva et la mariée devait aller dans la chambre nuptiale avec le marié. Elle s’enfouit dans les délicats oreillers et, apeurée, terrorisée, elle remonta l’édredon jusque par-dessus sa tête. Mais le marié la supplia : « Ma petite Blanche, s’il te plaît, tourne toi vers moi ! », sa voix était si douce, si délicate et émouvante qu’elle ne put résister et baissa la couverture en dessous de ses yeux pour se tourner vers le serpent. Il la supplia de nouveau :  » Ma petite Blanche, s’il te plaît, prends moi dans tes bras ! » Elle frémit mais le prit dans ses bras. Il la supplia alors pour la troisième fois : « Petite Blanche, ma chère femme, embrasse moi !  » A ce moment précis, elle sentit des bras l’entourer et lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle vit le regard aimant d’un bel homme. Au matin, lorsque les jeunes mariés se réveillèrent, l’homme voulut revêtir sa peau de serpent. Blanche le supplia de n’en rien faire et d’aller ainsi rejoindre les invités et se présenter à ses parents. « Vois-tu, Blanche, lui répondit son mari. Je suis envoûté et si je ne portais pas cette peau de serpent, si je la perdais, je devrais disparaître de ta vue à l’instant et tu connaîtrais une douleur immense; peut-être même ne nous reverrions-nous plus jamais. Si tu veux vivre avec moi, ne me demande plus pareille chose. – Ne t’en fais pas, mon amour, je cacherai ta peau où personne ne pourra la trouver, elle ne sera pas perdue, mais je t’en prie, ne la porte plus ! » Le jeune homme aimait Blanche de toute son âme, il se laissa donc convaincre et lui donna sa peau de serpent. Blanche la glissa sous l’oreiller et s’habilla bien vite, impatiente de savoir ce que diraient les parents et les invités lorsqu’elle leur amènerait un si bel homme. Ils étaient justement tous assis à table, avec le prince et la princesse, le paysan et la paysanne, et ils avaient laissé aux mariés leurs places en bout de table. La porte s’ouvrit et Blanche entra accompagnée du plus bel homme qu’ils avaient pu voir dans la contrée. Le prince et la princesse l’embrassèrent, le paysan et la paysanne lui serrèrent la main en se disant : « Nous le savions bien, que nous élevions le bonheur en l’élevant. » Ce ne fut qu’à ce moment-là que les invités de la noce se réjouirent vraiment. Mais cela ne dura pas longtemps : soudain, Blanche sentit un baiser sur sa joue gauche, entendit un soupir de douleur et la marié avait disparu. Personne ne savait ce qu’il s’était passé, chacun resta figé sur place. La mariée seule s’en doutait et elle courut à la chambre, chercha dans le lit, mais la peau avait disparu, impossible de la trouver. Alors elle s’arracha les cheveux, geignit et se plaignit d’être la cause de son propre malheur. Elle ressentait en son cœur une douleur telle, une si grande angoisse, qu’elle courait partout sans pouvoir se calmer. N’y tenant plus, elle revêtit un habit de pèlerin, confia à ses parents ce qui la tourmentait et prit la route pour chercher son homme perdu. Elle marcha avec sa douleur, longtemps de par le monde, elle marcha à s’en blesser les pieds, elle pleura tant que son visage devint diaphane, mais elle ne trouva pas son aimé. Un jour, elle arriva à une petite source au dessus de laquelle s’étendait un grand saule. Il se reflétait dans l’eau comme une jeune fille aux cheveux flottant librement. Ses longues et fines branches retombaient comme des tresses. Blanche s’assit sous le saule et s’endormit. Elle sentit alors comme une main qui prenait la sienne, se réveilla et vit devant elle une dame toute blanche dont le visage était si charmeur qu’elle ne pouvait se lasser de la regarder. Cependant, elle ne cessait de se demander où elle avait bien pu la voir auparavant. « Lève-toi, ma fille, écoute ce que je vais te dire. » Blanche s’assit à côté d’elle, mais un sentiment étrange traversa son cœur, car il lui semblait entendre la voix de son homme. « Sache que je suis la mère de ton mari perdu. Je vis dans ce saule, mais mon royaume est étendu et grandes sont ses richesses. J’ai dû laisser mon fils partir loin de moi, je pensais en faire un roi sur la terre. Je ne pouvais cependant pas le protéger dans ce monde, car mon pouvoir ne l’atteint pas et une mauvaise sorcière l’a changé en serpent. Le paysan l’a recueillit chez lui et ton amour l’a libéré du sortilège. Il ne t’aurait jamais quitté si tu ne l’avais convaincu de se défaire de sa peau de serpent. La sorcière a saisi cette occasion, elle s’en est emparée lorsque tu l’as laissée sous l’oreiller et elle l’a brûlée. Alors le prince s’est retrouvé dans le royaume que je lui avais donné, mais il a perdu la mémoire et a épousé une dame qu’il n’aime pas et que le peuple n’aime pas non plus. La ville dans laquelle il demeure n’est pas loin d’ici et si tu aimes vraiment mon fils, je vais te conseiller afin que tu puisses le retrouver. – Oh, mère ! dit Blanche, tandis que les larmes coulaient sur ses joues. Tu me demandes si je l’aime ? Pour qui est-ce que je porte cette douleur ? Pour qui est-ce que je parcours le monde, triste à en mourir ? Si je n’espérais pas le trouver quelque part, je me serais donnée la mort depuis longtemps. Mais… si je ne lui plaisais pas, tourmentée, pâle et famélique comme je le suis ? – Ne t’en fais pas pour cela, il n’en sera pas ainsi. Tout d’abord, baigne-toi dans cette source et ensuite, fais ce que je te dirai. » La dame du saule disparut et Blanche se baigna. Elle fut ébahie de se voir dans l’eau belle comme au jour de ses noces ! La dame revint, lui donna des vêtements et, lorsqu’elle fut habillée, lui donna aussi une quenouille d’or chargée d’un lin soyeux décoré de perles, puis un rouet d’argent à la broche adamantine et elle lui dit : « Va t’asseoir sur la place avec ceci et file. La reine passera et voudra te l’acheter. Ne le lui donne pas pour de l’argent, attends qu’elle dise te donner ce que tu voudras. Reviens demain. » Blanche remercia cette mère aimante et s’en fut gaiement vers la ville. Elle s’installa sur la place, parmi les vendeuses et se mit à filer. Les gens se rassemblaient et ne savaient qu’admirer le plus de la belle filandière ou de sa quenouille et son rouet. C’est alors que l’orgueilleuse reine, se promenant en ville comme un paon, vit tous ces gens assemblés. Elle envoya son page regarder quelle nouveauté il y avait là. Le page revint raconter à la reine ce qu’il avait vu. Piquée par la curiosité, la reine approcha et lorsqu’elle vit la quenouille d’or et le rouet d’argent et de diamant, elle les voulut immédiatement. Elle demanda à la fileuse s’ils étaient à vendre. Celle-ci répondit que non. « Je t’en donnerai le prix que tu voudras, répliqua la reine. – Cela n’a pas la valeur de l’argent, noble reine, répondit la filandière. – Que veux-tu, alors ? – Laissez-moi dormir une fois avec le roi, et cela vous appartiendra », dit-elle. Puis elle attendit patiemment la réponse. La reine réfléchit un moment puis, semblant avoir pris sa décision, lui dit : « Qu’il en soit ainsi. Viens ce soir au château. » Blanche donna la quenouille d’argent et le rouet d’or à la reine puis attendit avec espoir que le soleil se couche pour pouvoir aller au château. Le soir, elle se hâta de s’y rendre. Les serviteurs la laissèrent tout de suite se rendre auprès de la reine qui, sans un mot, la prit par la main et lui fit traverser plusieurs salles jusqu’à la chambre du roi. Le roi était endormi. La jeune femme regarda longtemps, avec douleur, ce visage tant aimé, puis elle se pencha et baisa sa bouche, son front, ses yeux, mais le roi ne se réveilla pas. Il ne se réveilla pas même lorsqu’elle l’appela avec les mots les plus tendres, pas même lorsqu’en gémissant elle couvrit le lit de ses larmes. Il faisait jour, elle devait partir. Triste, elle s’en retourna vers le saule où la dame l’attendait. « Ne pleure pas, ma fille, ne désespère pas, lui dit-elle. Tu y parviendras sûrement la deuxième fois. Voici un panier de fleurs, retourne t’asseoir sur la place et tresse une couronne. La reine la voudra aussi, mais ne la lui donne pas sans que ce soit à la condition que tu lui poses. » Blanche, émerveillée, prit le panier tressé d’osier doré. Les feuilles et les tiges étaient d’or et d’argent, les fleurs de pierres précieuses chatoyantes. Depuis que le monde existait, jamais pareilles fleurs n’y avaient poussé ! Avec un espoir nouveau, la pauvre femme se rendit encore une fois en ville, s’assit de nouveau au même endroit et se mit à tresser sa couronne. S’il y avait eu des spectateurs le premier jour, il y en eut deux fois plus le deuxième et la reine se trouvait parmi eux. Bien sûr, elle voulut la précieuse couronne encore plus que la quenouille d’or. Elle demanda tout de suite ce qu’elle voulait en échange : « Noble reine, elle n’est pas pour de l’argent, mais si vous me laissez de nouveau dormir avec le roi, je vous la donne. » La reine accepta sans même réfléchir et invita Blanche à venir le soir même au château. La pauvre pria les dieux de lui permettre d’échanger au moins un mot avec son aimé. Lorsqu’elle arriva au château et que la reine la conduisit à la chambre du roi, celui-ci dormait comme la nuit précédente et ni les baisers, ni les lamentations, ni les prières ne purent le tirer de son profond sommeil. Plus affligée encore que la veille, Blanche alla retrouver la dame blanche qui, jusque là, l’avait consolée par ses paroles bienveillantes. La mère la laissa se reposer un instant puis déposa au creux de sa robe une luxueuse étoffe de batiste brodée de perles précieuses en lui disant : « Passe cette robe et va t’asseoir près du château ce soir. La reine la voudra aussi. Peut-être cette fois parviendras-tu à obtenir ce que tu demandes. Si tu atteins ton but, n’oubliez pas, ni toi ni ton homme, ce saule. Honorez-le toujours et la chance sera avec vous car, tant que cet arbre sera vert, votre mère vous défendra du malheur. » Après avoir parlé, la dame embrassa Blanche sur le front et disparut. Le soir arrivait et Blanche était déjà assise près du château. Peu de temps s’écoula avant que la reine ne passe avec sa suivante. Oh, envieuse comme elle l’était, comment la merveilleuse robe ne l’eût-elle attirée ? Mais Blanche ne voulut la donner qu’en échange d’une nuit avec le roi. La reine y consentit sans attendre et le cœur de Blanche sourit de béatitude. Le valet du roi dormait dans une chambre attenante à celle de son maître. Il avait entendu, deux nuits durant, des pleurs amers, des soupirs. Il ne se l’expliquait pas. Il avait posé la question au roi. Le troisième jour, il fit de même. Le roi s’en montra fort surpris et ne voulait pas le croire. Mais le valet fini par jurer que c’était vrai et cela fit réfléchir le roi, qui médita là-dessus toute la journée. Il se souvint, tout soudain, que depuis deux soirs déjà, la reine lui donnait le même breuvage, qu’elle avait préparé, insistant pour qu’il le boive. Cela éveilla ses soupçons et il se dit que le soir même il serait sur ses gardes. Comme les deux soirs précédents, la reine lui apporta une coupe. Mais le roi cherchait à gagner du temps. Soudain, il lança : « Tu as entendu ce cri d’effroi ? Je crois que c’était ici ! » La reine se pencha à la fenêtre et le roi vida la coupe, réussissant à la tromper. Puis il se rendit dans sa chambre, curieux de voir ce qu’il allait se passer. Peu de temps après, la porte s’ouvrit, la reine s’approcha du lit et, voyant que le roi dormait, repartit en silence. Elle revint avec Blanche et disparut derrière la porte. Un lustre d’albâtre pendait au plafond, qui éclairait faiblement la chambre silencieuse. Le roi entrouvrit à peine les paupières et lorsqu’il vit cette femme qu’il ne connaissait pas venir vers lui, il les referma et écouta. « Ah, c’est la dernière fois que je viens te voir, mon cher époux, chuchota Blanche avec des accents de douleur si intenses que le roi en frémit. Si tu ne m’entends pas cette fois non plus, je vais devoir repartir avec une telle douleur de toi que j’en mourrai. Regarde ta Blanche, ne serait-ce qu’une seule fois ! Dis-lui un mot, un seul, mon aimé ! » Elle chuchotait et embrassait la bouche du prince. Cette fois, elle ne supplia pas en vain ! Ses baisers amoureux l’avaient dépouillé du sortilège qui tenait son corps et l’épais voile qui couvrait son esprit se déchira. Il sut qu’il n’avait pas reconnu tout de suite sa chère femme. Si les époux étaient heureux de s’être retrouvés ? Qui poserait la question ? Au matin, la reine qui venait chercher Blanche resta pétrifiée en la trouvant dans les bras du roi. Elle voulut se ruer sur elle comme un dragon courroucé, mais le roi se saisit de son épée et rendit la monnaie de sa pièce à la méchante femme. Le premier lieu où se rendirent les époux fut celui où se trouvait le saule, pour remercier leur mère invisible de l’amour qu’elle leur donnait. Le saule frémit et la source chuinta, comme s’ils soupiraient de ne pouvoir répondre. Ils prirent le deuxième chemin pour se rendre chez les parents de Blanche qui serrèrent leur enfant née de nouveau sur leurs cœurs. Ils vendirent le royaume et suivirent leur fille. Le paysan et la paysanne ne restèrent pas seuls eux non plus. Ils suivirent le fils qu’ils avaient élevé. Jusqu’à leur mort, le saule de la source fut sacré pour eux et Blanche ne fila plus qu’avec un rouet d’argent et une quenouille de diamant.

Le cygne

Version audio adaptée par En forme de poire

Un roi avait un fils très gracieux et bon qu’il aimait par-dessus tout. La reine, sa marâtre, ne l’en détestait que plus. Elle n’avait pourtant aucun enfant à elle, en faveur duquel elle eût pu envier la primauté. Elle le haïssait car elle voulait régner seule et qu’il était son seul obstacle à cela. C’est que le roi, par grand amour pour lui, voulait lui donner le gouvernement avant l’heure. À cela, elle ne voulut point consentir. Sachant que ni la ruse ni les ressources de son intelligence, grâce auxquelles elle se montrait très habile auprès du roi, ne lui seraient d’aucune aide, elle choisit un autre moyen, bien pire. Son cœur ténébreux était capable de tout.

À quelques miles de la capitale, dans la forêt, vivait une vieille sorcière dont les sortilèges et l’art mystérieux avaient acquis grande réputation dans toute la région. La reine se tourna vers elle. Déguisée, elle se rendit dans la forêt où vivait la vieille. Lorsqu’elle parvint au lieu désigné, elle vit une grotte dont l’entrée était gardée par deux dragons. Ceux-ci, dès qu’ils la virent, crachèrent du feu par les yeux et la gueule, mais elle n’eût pas peur et, d’une voix forte, appela la vieille. Celle-ci sortit après un court instant, accompagnée de deux chats, deux chouettes et d’autres créatures étranges.

« Quelle est ta demande, reine ? » dit la sorcière.

La reine fut étonnée qu’elle l’ait reconnue et lui dit : « J’ai beaucoup entendu parler de toi et de ton art, aussi souhaiterais-je te demander ton aide dans une affaire qui m’importe beaucoup et pour laquelle je te donnerai une récompense royale.

– Si ce que tu me demandes est en mon pouvoir, je veux faire selon ta volonté, répondit la vieille, impatiente de la récompense promise.

– Je me suis aperçue que tu avais grande connaissance des choses les plus secrètes, il sera sans doute inutile de te dire que j’ai un fils d’une beauté hors du commun que je déteste et dont je souhaiterais me débarrasser car il m’empêche d’accéder au trône. S’il t’est possible de le changer en animal et de l’exiler de la cour, je te donnerai ce que tu voudras. »

Après un temps de réflexion, le sorcière répondit : « Dame ! C’est une chose difficile, mais je vais essayer. Demain, au mitan du jour, je viendrai à la cour. »

Contentée par ces paroles, la reine quitta la forêt. Le lendemain, à midi, la sorcière, invisible pour les autres, se présenta à la reine qui l’attendait avec impatience dans ses quartiers. La femme sorceresse, s’appuyant sur un bâton enroulé comme un serpent, lui dit : « Tout d’abord, il me faut quelques cheveux du prince.

– Ce sera en effet chose difficile », dit la reine, pensive, en parcourant la pièce. Un instant après, elle sortit pour se rendre au jardin, où le prince venait de passer du temps et elle le trouva sous un arbre, blotti dans un délicieux sommeil. Sitôt qu’elle l’aperçut, elle se réjouit d’obtenir ces cheveux si facilement et si rapidement. Elle courut le dire à la vieille qui, sans attendre trancha quelques cheveux du prince d’un couteau affuté.

Le prince, toutefois, était si beau qu’il éveilla la pitié dans le cœur endurci de la sorcière. Aussi se dit-elle qu’elle ne voulait pas l’exiler à tout jamais, comme la reine l’avait prescrit. De retour au château, elle s’enferma dans une pièce pour accomplir son sortilège. Le prince dormait tranquillement. Il rêvait qu’une femme laide s’approchait de lui et le touchait avec un bâton noir en lui disant : « Change-toi en beau cygne blanc, mais garde tes sentiments humains. Que ton chant soit si gracieux que quiconque l’entendra t’aimera. Si tu gagnes, sous cette forme, le cœur de la plus belle des princesses, qu’elle méprise la volonté d’un prince puissant et te prend pour époux, tu seras libéré. Celle qui est la cause de ta métamorphose sera alors changée en vilaine araignée. »

Terrifié par ce rêve atroce, le prince s’efforça d’ouvrir les yeux pour sortir du sommeil. Lorsqu’il y parvint, il fut terriblement apeuré car il s’aperçut qu’il voguait sur un lac, changé en cygne. Il lança une plainte, un long chant si douloureux que tous ceux qui se trouvaient au château accoururent pour l’écouter. Le roi lui-même vint, le cœur lourd, écouter le chant de ce cygne. Le pauvre ne se doutait pas que c’était là son fils aimé.

Le prince ensorcelé s’éloigna et quitta son père. Il ne savait où aller ni ne voulait rester chez lui. Le roi, pendant ce temps, cherchait son fils en vain. Il ne le trouva nulle part. Il y eut des plaintes et des pleurs par tout le royaume. Le roi se dit alors qu’il allait consulter la vieille sorcière, peut-être savait-elle où il se trouvait. Elle lui dit la vérité, bien qu’elle ne lui dit pas que la reine et elle-même étaient la cause de tout cela. Le roi se lamenta et ne voulut quitter le deuil tant que son fils ne serait libéré.

Celui-ci voguait, toujours plus loin, et finit par arriver à une grande rivière où il vit maints oiseaux se racontant où ils avaient été et ce qu’ils avaient vu. Il se souvint alors que la vieille femme lui avait dit de trouver une princesse qui l’aimerait et le prendrait pour époux, qu’alors il serait libéré. Il se dit qu’il allait partir à la recherche de la plus belle jeune fille du monde.

Il se mêla aux oiseaux et leur demanda si l’un d’eux avait eu vent d’une telle princesse.

Mais aucun ne put lui donner une information sûre. Ils savaient des choses sur de belles princesses, mais aucune d’elles ne pouvait être nommée « la plus belle ». Il continua donc à voguer et vint jusqu’à la mer où volaient nombre d’hirondelles. Il demanda à l’une d’elles si elle avait connaissance d’une telle jeune fille.

« J’ai entendu parler d’une jeune fille, pépia-t-elle, qui est la plus belle du monde, mais je ne sais pas où elle se trouve.

–  Je vais te le dire, moi. Et si tu le veux, je t’y accompagnerai », roucoula un pigeon sauvage qui avait entendu la fin de leur conversation. « Je connais cette princesse, je vais là-bas parfois et je reçois toujours de sa main la meilleure nourriture. Si tu y consens, je te montrerai le chemin. »

Le cygne était empli de joie d’avoir réussi à trouver la jeune fille qui pouvait le libérer. Le pigeon gris s’éleva dans les airs et partit au loin avec le cygne. Ils volèrent longtemps sans trouver la terre sur laquelle demeurait la princesse avec son père.

Un matin, le pigeon agita ses ailes de joie en apercevant le château royal. « Nous y voilà. Dans ce jardin se trouve un étang où les oiseaux aquatiques séjournent et voici les beaux arbres parmi lesquels nous volerons. Cet après-midi, la princesse viendra et nous apportera dans ses blanches mains abondance de nourriture. Descendons dans ce jardin et attendons la. »

Sitôt dit, sitôt fait. Lorsque le cygne fendit la surface cristalline de l’étang royal, il se mit à chanter. La fille du roi, nommée Lída, était justement à sa fenêtre. « Quelle est cette voix douloureuse et si délicieuse ? se dit-elle. Qui chante si joliment ? »

Alors le pigeon se posa à la fenêtre et donna de petits coups de bec sur l’épaule de la princesse rêveuse.

« Voyons, voyons, d’où viens-tu ? As-tu faim ? » Elle lui tendit de quoi manger, mais le pigeon voleta en l’attirant à sa suite dans le jardin, jusqu’à l’étang. « Oh, quel magnifique cygne ! » lança-t-elle. Oubliant le pigeon, elle couru vers le cygne et lui donna les douces graines. Le prince fut ébloui par la beauté de cette femme et sentit son cœur battre sous son plumage blanc comme neige. Grands dieux, il n’était pas accoutumé à pareille nourriture, mais il aurait tout accepté de sa main.

« Chante, beau cygne, chante encore une fois » le pria Lída.

Il ne se fit pas plus prier. Levant son œil aimablement vers elle, il se mit à chanter si délicieusement qu’elle ressentit un étrange battement autour de son cœur. Elle avait peine à croire que c’était une voix d’oiseau. Le roi arriva et s’étonna lui aussi de ce beau chant. À partir de cet instant, la princesse préféra passer son temps près de l’étang et parler au cygne. Et ce cygne, doué de raison et amoureux, ne se laissait caresser par nul autre qu’elle. Lorsqu’il sortait de l’eau et se couchait aux pieds de la princesse, et même sur ses genoux, son bec noir baisant sa main blanche et sa joue rose, Lída souhaitait qu’il ne fut pas un cygne.

Le prince était déjà sur la belle île depuis longtemps. Un jour, Lída vint le voir en grandes plaintes : « Chante, mon cher, chante pour chasser cette douleur de mon cœur ! Ah, imagines-tu que je doive épouser un prince, un prince que je ne puis aimer ! »

Le prince, très effrayé, exprima sa douleur en un chant de langueur. Peu de temps passa avant que le promis, un prince beau et riche, ne vint rejoindre Lída.  Sitôt que le cygne ensorcelé le vit, il se mit à crier si étrangement, avec un tel désespoir, que le prince dut se boucher les oreilles et s’enfuir. Lída le remercia du fond du cœur.

Le soir, à sa fenêtre, la princesse réfléchissait à un moyen de se débarrasser du prétendant qu’elle n’aimait pas car elle devait le lendemain, soit se fiancer avec lui, soit être chassée pour toujours de la maison de son père. C’est alors que le pigeon gris la tira de ses pensées en la frappant du bec sur l’épaule.

« Je vais te donner un bon conseil, lui dit-il. Demain, choisis comme époux ton cygne blanc. Tu feras bien et tu libèreras un beau prince. » Puis il s’envola.

La princesse ne revenait pas de ce prodige, mais en entendant de nouveau le chant plaintif du cygne elle sentit en son cœur que ce ne pouvait être un simple oiseau dénué de raison. Tranquillisée, elle s’allongea.

Le cygne nagea et chanta toute la nuit car le moment qui devait décider de sa libération approchait. Si la princesse choisissait le prince, se disait-il, il en mourrait, car sans elle et sous cette apparence, la vie serait une horreur. Au point du jour, une grande agitation et un grand tumulte s’élevèrent du château. Les invités arrivaient et, partout, on préparait la noce. La princesse était la seule à ne pas y penser. L’heure approcha et, apprêtée, elle attendait dans sa robe blanche ornée de perles et de pierres précieuses. Le roi et le fiancé, vêtus d’or et d’argent vinrent la chercher pour la mener dans la grande salle.

« En aucun cas ici, dit-elle lorsqu’ils y furent. Venez à l’étang, je vous donnerai ma décision là-bas. »

Ils traversèrent donc le jardin pour aller à l’étang. Le cygne craignait que Lída ne soit venue lui dire adieu. Mais celle-ci dit : « Père, je ne puis prendre l’époux que tu m’as désigné et je préfère me séparer de toi, si tu restes sur ta décision. Permets toutefois que je parte avec ce cygne et que je sois autorisée à me fiancer à lui. »

Le roi pensa que sa fille avait perdu la raison. Elle attira à elle le chanteur et le serra dans ses bras : « Tu es mon fiancé et deviendra mon époux. »

À peine eut-elle fini de parler qu’un bel adolescent se trouvait contre son cœur et, au lieu du bec noir de l’oiseau, c’était une bouche rouge qui l’embrassait. Tout le monde fut pétrifié. Lída, elle, remerciait en son cœur le pigeon de l’avoir si bien conseillée. Le prince se détacha de ses bras, s’avança vers le roi et lui raconta tout ce qu’il lui était arrivé. Le roi ne voulut pas le croire. Mais sa fille le supplia et le prince se livra à lui, lui disant de le renvoyer à son père s’il le voulait. Le roi finit par céder.

Le fiancé écarté partit sans tarder.

Les fiançailles furent fêtées dans le tapage et la splendeur. La nuit, en entrant dans sa chambre, le prince vit le pigeon à la fenêtre. « Oiseau de bonté, lui dit-il. C’est à toi seul que je suis reconnaissant. Dis-moi qui tu es, je sais que tu n’es pas un oiseau ordinaire et j’aimerais t’exprimer ma reconnaissance.

– J’étais au service de ton grand-père, dit le pigeon. Lorsqu’il est mort, je suis allée voir une sorcière qui m’a donné sa fille en mariage et m’a appris son art. Je ne pouvais oublier ta famille, c’est pourquoi je me suis installé, lorsqu’il est mort, près de la ville où demeure ton père. Je t’ai vu souvent, et je t’ai souvent épargné des malheurs. Je n’ai pu écarter le dernier, ce n’était pas en mon pouvoir. Mais lorsque la sorcière, attendrie par ta beauté a fait exception pour le sortilège qu’elle te désignait, je me suis promis de t’aider, et voilà que j’ai réussi. Ta mère s’est changée en araignée. Lorsqu’elle te saura sur le trône, elle crèvera de jalousie. J’ai tout raconté à ton père, il est en route. Sois heureux, et souviens-toi de moi, de temps à autre. Je n’ai personne au monde et, dans ma solitude, je ne vivrai pas longtemps, alors je ne souhaite aucune récompense. » Avant que le prince n’ait eu le temps de s’en douter, le vieillard était parti.

Le lendemain, les jeunes époux dirent au revoir au père de la princesse et partirent à la rencontre  du père du prince. Ils les trouvèrent à mi-chemin. Il accueillit le fils et la fille avec une joie immense. En rentrant chez lui, le prince fut sacré roi sans délai. Tout se passa comme l’avait dit le pigeon. Dans la chambre de la reine, il n’y avait personne d’autre d’une affreuse araignée qui creva lors de l’annonce d’un nouveau roi. Le jeune roi envoya ses meilleurs messagers au père de sa femme et lorsque celui-ci vint, on l’honora de joyeux banquets. Le roi ordonna qu’aucun pigeon ne soit jamais tué dans tout le royaume, à la mémoire de son libérateur. Dans l’étang royal, on éleva beaucoup de cygnes que la reine nourrissait elle-même. Mais aucun ne sut jamais chanter aussi joliment que le prince ensorcelé.

Božena Němcová

Artuš Scheiner

Artuš Scheiner

La dame sylve

Bětuška était toute jeunette et sa mère était veuve. Une chaumine délabrée et deux chèvres étaient tout leur bien, mais Bětuška était toujours joyeuse. Du printemps à l’automne, elle faisait paître ses chèvres près de la boulaie. Lorsqu’elle partait de chez elle, sa mère mettait toujours dans son panier un morceau de pain et un fuseau, lui demandant de rapporter ce dernier plein. Comme elle n’avait pas de bâton à filer, elle enroulait le lin autour de sa tête. La fillette, son panier à la main, chantait joyeusement en sautillant derrière ses chèvres sur le chemin de la boulaie. Une fois là-bas, les chèvres paissaient, Bětuška s’asseyait sous un arbre, tirait la fibre qu’elle avait sur la tête de la main gauche et, de la main droite, faisait tourner le fuseau qui bourdonnait près du sol. Ce faisant elle chantait tant que la forêt en vibrait. Et les chevrettes paissaient.

Lorsque le soleil était au zénith, elle posait son fuseau, appelait les chèvres et leur donnait à chacune une bouchée de pain afin qu’elles ne s’en aillent pas, puis faisait un saut dans la forêt pour y grappiller quelques fraises ou un autre fruit des bois qui était à point à ce moment-là, pour agrémenter son pain d’une friandise. Une fois qu’elle avait mangé, elle gardait les mains libres et chantait en dansant. Le soleil lui souriait à travers la verdure des arbres et les chèvres qui se reposaient dans l’herbe se disaient : « Nous avons une bien joyeuse gardienne ». Après avoir dansé, elle filait de nouveau avec application et, le soir, lorsqu’elle rentrait à la maison, jamais le fuseau de sa mère n’était vide.

Un jour, alors qu’à son habitude elle se préparait à danser après son repas frugal, surgit de nulle part une très belle dame. Son voile était blanc, fin comme une toile d’araignée, une chevelure d’or tombait de ses épaules à sa taille et une couronne de fleurs des bois ceignait sa tête. Bětuška se figea. La dame lui sourit et, d’une voix très douce, lui demanda : « Bětuška, aimes-tu danser ? »

La dame parlait si gentiment que Bětuška oublia sa peur. Elle répondit : «  Oh, je danserais volontiers tout le jour durant ! »

« Alors, viens, nous danserons ensemble, je t’apprendrai », dit la dame en retroussant sa robe à la ceinture. Elle prit Bětuška dans ses bras et se mit à danser avec elle. Comme elles entraient dans la ronde, une musique retentit au-dessus de leurs têtes, une musique si suave que le cœur de Bětuška en fut tout réchauffé. Les musiciens se trouvaient dans les branches des bouleaux, ils portaient des costumes noirs, cendrés, marrons et bariolés. C’était un ensemble de musiciens choisis, qui s’étaient installés sur un signe de la dame : rossignols, alouettes, pinsons, chardonnerets, verdiers, grives, merles et même detrès habiles hypolaïs polyglottes. Bětuška avait les joues en feu, ses yeux brillaient, elle en oublia son devoir et ses chèvres, ne voyant que sa compagne qui tournoyait devant elle, autour d’elle, avec les mouvements les plus gracieux et tant de légèreté que l’herbe ne ployait pas même sous ses pieds.

Elles dansèrent de midi jusqu’au soir, pourtant les pieds de Bětuška n’étaient ni las, ni douloureux ! Puis la belle dame s’arrêta. La musique se tut… et elle disparut comme elle était apparue. Bětuška regarda autour d’elle : le soleil allait bientôt passer de l’autre côté de la forêt. Elle mit ses mains sur sa tête et sentit le lin qui n’avait pas été filé, se rappela le fuseau qui était resté vide dans l’herbe. Elle ôta le lin de sa tête, le mit dans son panier avec son fuseau, appela les chèvres et rentra chez elle. En chemin, elle ne chanta pas, se fit d’amers reproches, s’en voulant d’avoir laissé la belle dame la griser et elle se dit que s’il lui arrivait de revenir elle ne l’écouterai pas. Les chevrettes, n’entendant pas son chant, se retournaient pour voir si c’était bien leur petite bergère qui les suivait. Sa mère aussi fut surprise par son silence et lui demanda si elle était malade. « Non, ma petite maman, je ne suis pas malade, le chant a quitté ma gorge, voilà tout », prétendit Bětuška. Et elle cacha le fuseau et le lin non filé. Lorsqu’elle avait vu que sa mère n’allait pas enrouler le nouvel écheveau tout de suite, elle avait décidé de rattraper le lendemain ce qu’elle avait raté la veille et ne lui dit pas un mot au sujet de la belle dame.

Le lendemain, comme de coutume, Bětuška mena les chèvres à la boulaie. De nouveau, elle chantait gaiement. Une fois arrivées, les chèvres se mirent à paître et, assise sous l’arbre, elle se mit à filer avec ardeur en chantant car le chant fait bien mieux aller les mains au travail. Le soleil parvint au zénith. Bětuška donna des morceaux de pain aux chèvres, courut chercher des fraises et, à son retour, se mit à manger en parlant : « Ah, mes chevrettes, je ne dois pas danser aujourd’hui », soupira-t-elle en ôtant de sa jupe les miettes de pains qu’elle rassembla et déposa sur une pierre pour les oiseaux. « Et pourquoi ne devrais-tu pas danser ? » dit une voix douce. La belle dame se trouvait devant elle comme tombée des nues. Bětuška eut encore plus peur que la première fois et ferma les yeux pour ne pas la voir. Mais comme celle-ci répétait sa question, elle répondit timidement : « Ah, pardonnez-moi, belle Dame, je ne peux pas danser avec vous, parce que sinon je n’accomplirais pas ma tâche et ma mère me grondera. Aujourd’hui, avant que le soleil ne disparaisse, je dois rattraper ce que je n’ai pas fait hier.

– Viens danser. Avant que le soleil ne disparaisse, il se trouvera bien une aide pour toi ! », dit la dame en retroussant sa jupe. Elle prit Bětuška dans ses bras, les musiciens posés dans les branches du bouleau se mirent à chanter et les danseuses entrèrent dans la ronde. La dame dansa de manière encore plus envoûtante, Bětuška ne pouvait la quitter des yeux, oublia son devoir et ses chèvres. Puis le pied de la danseuse se figea, la musique cessa. Le soleil déclinait. Bětuška se frappa la tête des mains en voyant le lin qu’il restait à filer et se mit à pleurer. La belle Dame lui caressa la tête, assouplit le lin, l’enroula autour du tronc fin d’un bouleau et se mit à filer. Le fuseau bourdonnait près du sol et grossissait à vue d’œil, et avant que le soleil ne soit passé de l’autre côté de la forêt, tout le lin était filé, même celui de la veille. En déposant le rouleau dans les mains de la fille, la dame lui dit : « Tourne sans grommeler. Souviens-toi de ces paroles : Tourne sans grommeler. » Sur ces mots, elle disparut comme si la terre l’avait avalée. Bětuška était contente et se dit en chemin : « Elle est si gentille ! Je danserai de nouveau avec elle si elle revient. » Elle chantait pour que les chèvres cheminent dans la joie. Mais sa mère l’accueillit d’un air sombre. Elle s’était aperçue que la quenouille n’était pas pleine et s’adressa à sa fille en groumant : « Qu’as-tu fait hier, pour ne pas finir ton travail ? » « Pardonnez-moi, ma mère. J’ai un peu dansé », dit Bětuška l’air contrit. Puis elle montra le fuseau à sa mère en ajoutant : « Mais aujourd’hui il est de nouveau plein. » La mère se tut, alla traire les chèvres et Bětuška déposa la quenouille. Elle voulait lui confier son aventure mais se dit : « Non, si la Dame revient, je lui demanderai qui elle est, puis j’en parlerai à ma mère. » Ainsi décida-t-elle de garder le silence.

Le lendemain matin, elle mena les chèvres à la boulaie comme à l’ordinaire. Les chèvres se mirent à paître, Bětuška s’assit sous l’arbre pour filer en chantant. Le soleil parvint au zénith, elle déposa son fuseau dans l’herbe, donna une bouchée de pain à chaque chèvre, cueillit des fraises, mangea et, tout en donnant les miettes aux oiseaux, dit avec joie : « Aujourd’hui, mes chevrettes, je vais danser pour vous ! » Elle bondit, plaça ses mains et s’apprêtant à voir si elle dansait aussi bien que la dame, trouva celle-ci déjà debout devant elle : « Allons, ensemble, ensemble », lui dit-elle en souriant. La dame se saisit d’elle, la musique retentissait déjà au-dessus d’elles. D’un pas aérien elles entrèrent dans la danse. Bětuška oublia cette fois encore son fuseau et ses chèvres, ne voyant plus rien d’autre que la belle dame dont le corps se mouvait en tous sens, souple comme une branche de saule, elle n’entendait plus rien d’autre que la charmante musique qui faisait bondir ses pieds comme d’eux-mêmes.

Elles dansèrent du midi jusqu’au soir. Puis la dame s’arrêta, la musique cessa. Bětuška regarda autour d’elle, le soleil était de l’autre côté de la forêt. Elle se frappa la tête des mains et pleura penchée vers son fuseau, pensant à ce que dirait sa mère. « Donne-moi ton panier, je vais compenser ce que tu n’as pas pu faire aujourd’hui », dit la belle dame. Bětuška lui donna son panier, la dame devint invisible un instant, puis elle reparut et rendit son panier à Bětuška et lui dit : « Ne regarde dedans qu’une fois arrivée chez toi ! » avant de disparaître en un tournoiement.

Bětuška craignait de regarder dans le panier, mais à mi-chemin l’idée la tarauda. Le panier était si léger, elle eût dit qu’il n’y avait rien dedans… Elle ne put résister à regarder, à voir si la dame ne l’avait pas trompée. Elle fut effarée en voyant que le panier était plein de feuilles de bouleau ! Elle se mit alors à pleurer, en grand chagrin, se reprochant d’être naïve. Dans sa colère, elle jeta une poignée de feuilles, voulut donner un coup de pied dans le panier, mais elle se dit :« J’en ferai de la litière pour les chèvres. » Et elle laissa les feuilles dans le panier. Elle avait presque peur de rentrer chez elle. De nouveau, les chèvres avaient du mal à reconnaître leur petite bergère.

Sa mère, angoissée, l’attendait sur le seuil. « Mon dieu, quelle est cette quenouille que tu m’as rapportée hier, ma fille ? » furent ses premiers mots. « Pourquoi ? » demanda Bětuška dans l’angoisse. « Lorsque tu es partie ce matin, j’ai voulu enrouler le fil. J’enroulais, j’enroulais, et elle était toujours pleine. Un écheveau, deux, trois… et le fil était inépuisable ! Quel démon a filé cela ! ai-je grommelé. Et à cet instant, elle a disparu. Comme dans un souffle ! Dis-moi ce que c’était ! » Alors Bětuška avoua. « C’était une dame sylve ! dit sa mère, stupéfaite. Vers midi et vers minuit, elles font sarabande. Elles ont de la merci pour les jeunes filles et, bien souvent, leur offrent de précieux cadeaux. Tu aurais dû me le dire, si je n’avais pas grommelé, j’aurais du fil plein la maison… » Alors Bětuška se rappela le panier et se dit qu’il y avait peut-être, après tout, quelque chose sous ces feuilles. Elle sortit le fuseau et le lin qui n’avait pas été filé, regarda encore une fois et cria : « Regarde, mère ! » Les feuilles de bouleau s’étaient changées en or ! Bětuška s’en voulait. « Elle m’avait dit : ne regarde qu’une fois chez toi, et je ne l’ai pas écoutée ! – C’est une chance que tu n’aies pas vidé le panier ! », fit remarquer sa mère.

Au matin, elle alla voir à l’endroit où Bětuška avait jeté une poignée de feuilles, mais elle n’y trouva que de vertes feuilles de bouleau. Cependant, la richesse que Bětuška avait rapportée à la maison était bien suffisante. Sa mère acheta une ferme et elles eurent beaucoup de bétail. Bětuška eut de beaux vêtements et ne fut plus obligée d’aller paître les chèvres. Toutefois, avec tout ce qu’elle avait, si joyeuse et heureuse fut-elle, rien ne la réjouit jamais autant que de danser avec la dame sylve. Elle allait souvent à la boulaie, elle s’y sentait attirée, souhaitait la revoir, mais elle ne la revit jamais.

Božena Němcová.

Traduction : Eurydice Antolin

Nuit de la Saint Jean

Finalement, tout fut fait, préparé, même l’odeur des pâtisseries se répandit; les servantes allèrent se coucher et seuls les petits pas discrets de grand-mère résonnèrent encore dans la maison. Elle enferma les chats, arrosa les braises du poêle et se rappelant que, pour les pâtisseries, on avait chauffé aussi au fournil, dehors, et qu’une étincelle pourrait y être restée, elle préféra aller vérifier plutôt que de se fier à sa propre prudence.
Sultan et Tyrl étaient assis sur la passerelle. Lorsqu’ils virent grand-mère, ils eurent l’air surpris : elle n’avait pas pour habitude d’être dehors à cette heure-là, mais quand elle leur caressa la tête, ils se mirent à se frotter flatteusement contre ses jambes. Elle se dirigea vers le coteau et ils étaient sur ses talons.« Alors, vous êtes à l’affût des souris, les follets ? Vous pouvez bien, il n’y a que la cabane des oies qui vous est interdite », leur dit-elle. Elle ouvrit le fournil, gratta précautionneusement la cendre avec le fourgon et, ne voyant pas la moindre étincelle, le referma pour s’en retourner. Près de la passerelle se trouvait un grand chêne, dans sa ramure étendue les volailles trouvaient refuge l’été. Grand-mère regarda en haut, elle avait entendu dans les branches des soupirs, de faibles chuchotements et des pépiements. « Ils sont en train de rêver », se dit-elle, puis elle continua à avancer. Qu’était-ce donc, ce qui put bien l’arrêter de nouveau, près du jardin ? Ecoutait-elle le babil charmeur de deux rossignols dans les buissons ? Ou la chanson incohérente de Viktorka, qui sombrement, s’élevait depuis le barrage ? Ou encore regardait-elle le talus tout scintillant de «moucherons de la Saint-Jean», ces petites étoiles vivantes que sont les lucioles ? En bas, en un manège perpétuel, de légères nuées se formaient, montaient de la prairie. On dit qu’elles ne sont pas faites de brume et peut-être grand-mère, elle aussi, croit-elle que ces merveilleux voiles gris, argentés, enveloppent des fées sylves, peut-être scrute-t-elle leurs prodigieuses danses sous les rayons de lune ? Non, ce n’est ni ceci ni cela. Elle regarde le pré qui s’étend jusqu’au moulin car elle a vu par-delà le ruisseau une silhouette féminine enveloppée d’un grand fichu blanc sortir de l’auberge en courant puis, sans un bruit, s’arrêter et tendre l’oreille comme une biche quittant l’abri de la forêt pour paître. N’entendant rien d’autre que les chants coulants des rossignols, les craquements sourds du moulin et les chuintements de l’eau sous les aulnes sombres, elle enveloppe sa main droite d’un linge blanc et, de cette même main, cueille des fleurs, neuf fleurs différentes. Maintenant son bouquet, elle se déplace encore, fait ses ablutions de fraîche rosée et, sans regarder ni à droite ni à gauche, se hâte de retourner dans l’auberge. « C’est Kristla ! Elle va faire une couronne de la Saint-Jean. Je me disais bien qu’elle aimait ce garçon », se dit grand-mère en suivant la fille des yeux. Elle ne la voyait déjà plus et restait là, pensive. Son esprit se délectait de souvenirs. Elle voyait devant elle un pré, un village de piémont, au-dessus d’elle la lueur de la lune et des étoiles. C’était cette même lune et ces mêmes étoiles, éternellement belles, jamais vieillissantes. Mais elle était jeune alors, elle était encore une fraîche jeune fille tandis qu’elle cueillait les fleurs de la couronne fatidique en cette nuit de la Saint-Jean. Grand-mère ressentait, comme si elle y était encore, la crainte qui était la sienne alors, la crainte de rencontrer quelqu’un, ce qui eût brisé le charme. Elle se revoyait dans sa petite chambre, chez ses parents, revoyait ces oreillers fleuris sous lesquels elle avait déposé la couronne tressée. Elle se rappelait la ferveur de ses prières au bon Dieu afin qu’il lui accorde de voir en rêve celui qui plaisait à son âme. La confiance qu’elle plaçait dans le charme de la couronne n’avait pas été déçue. Elle avait vu cette nuit-là un homme très grand au regard clair et franc… qui, pour elle, ne ressemblait à nul autre au monde. Grand-mère eut un sourire en repensant à l’avidité enfantine avec laquelle elle avait couru vers le pommier, dans le jardin, faisant la course au soleil levant pour jeter la couronne dans l’arbre, afin de savoir si Jiří allait être sien ou si de longtemps elle ne le verrait plus. Elle se rappela l’instant où le soleil levant l’avait trouvée en larmes dans le jardin parce que la couronne était retombée bien loin de l’autre côté du pommier, lui ôtant tout espoir de revoir bientôt Jiří. Grand-mère resta longtemps pensive, l’air absent, elle joignit les mains, son regard paisible, confiant, se tourna vers les étoiles et sa bouche laissa couler un murmure: « Quand nous retrouverons-nous, Jiří ? » Une brise passa alors, douce sur le pâle visage de la vieille femme. Comme si l’esprit de son défunt mari lui envoyait un baiser. La vieille femme frissonna, se signa et deux larmes tombèrent sur ses mains jointes. Un instant plus tard, en silence, elle entrait dans la maison.

Extrait de Grand-mère. Tableaux de la vie campagnarde.

Božena Němcová « Babitchka », Ed. ZOE, collection « Les classiques du monde ». Traduction Eurydice Antolin.

Božena Němcová – Grand-mère

Mercredi 13 mai à 19h30
Centre tchèque, Caves
Présenté par Eurydice Antolin, ATER à l’INALCO.

Premier grand roman de la littérature tchèque, « chaleureux comme la parole maternelle » (Jaroslav Seifert), Babička (« grand-mère » en tchèque) fait l’objet d’un véritable culte dans son pays. D’un regard serein, cette vieille femme observe les saisons défiler sur une petite vallée de Bohême et lorsque celle-ci se voit troublée par les catastrophes naturelles, la présence de l’armée, les vicissitudes de l’amour ou la folie, sa sagesse et son humour, en quelques mots, ramènent calme et gaieté sur ce petit coin de l’univers. La vallée de Ratibořice, au nord-est de la Bohême, rebaptisée « Vallée de babička », continue d’être visitée, et le roman, trois fois adapté à l’écran, a connu plus d’une centaine d’éditions. La dernière édition française date de 1900 : Eurydice Antolin vient d’en publier une traduction nouvelle chez Zoé – Les Classiques du monde. Pour l’occasion, elle vient éclairer ce soir les distorsions idéologiques communistes dans l’interprétation du roman et analyser les motifs « němcoviens » dans l’œuvre du poète Jaroslav Seifert, prix Nobel en 1984.

Dans le cadre du projet international Nuit de la littérature.

Ouverture du café littéraire une heure avant le début de la soirée.
Entrée libre.

18, rue Bonaparte
75 006 Paris
Métro : Saint-Germain-des-Prés ou Mabillon, Bus 39 ou 95 (arrêt Jacob)
Station Vélib : rue des Beaux-Arts

Téléphone : 01 53 73 00 22