Rarash

I.

A Běchary [1] était un fermier qu’on appelait compère Palička [2]. Un jour qu’il était allé au marché de Kopydlno, il avait vu dans un champ, sous un poirier isolé, un poulet noir tout mouillé qui tremblait de froid et battait des ailes. Compère Palička le mit sous sa cape, l’emporta chez lui et le posa près du poêle pour qu’il sèche. Puis il le mit dans sa cour avec les autres. Pendant la nuit, alors que tout dormait, Palička entendit dans le cellier un grand tapage suivi d’une voix perçante : « Petit père ! Je vous ai apporté des pommes de terre ! » Le fermier bondit hors de son lit et, tout étonné, accouru dans la pièce pour voir ce qui se passait.

Il ouvrit la porte, trouva plusieurs tas de pommes de terre et vit le poulet irradiant de lumière qui volait de l’un à l’autre. Avant même qu’il n’ait pu se remettre de sa stupeur, l’animal avait disparu.

Le lendemain, pendant la nuit, il entendit encore du tapage et la voix qui disait : « Petit père ! Je vous ai apporté du blé, du seigle et de l’orge ! »

Cette fois, il ne se leva pas. Il avait peur. Le lendemain matin, il trouva bel et bien dans le cellier trois tas de céréales : un de blé, un de seigle et un d’orge. « Il ne manquait plus que ça ! Un démon dans ma maison ! J’aurais dû laisser ce monstre où il était ! » se dit-il. Il se saisit d’une pelle et d’un balai pour jeter les céréales dans le tas de fumier, où elles allèrent rejoindre les pommes de terre. C’était un homme respectable qui tenait à sa bonne réputation. Il avait peur que l’un de ses voisins ne remarque quelque chose. Il ne savait que faire. Les voisins avaient tout de même remarqué quelque chose. Ils avaient vu, pendant la nuit, une haute flamme entrer dans sa maison sans y mettre le feu et ils avaient bien remarqué qu’il y avait un nouveau poulet noir dans sa cour.

Aussitôt, dans tout le village, les gens dirent d’une seule voix que Palička s’était vendu au diable. Quelques-uns trouvaient le fait étrange car ils l’avaient toujours connu comme une personne d’honneur. Alors ils se dirent qu’ils devaient le mettre en garde contre les malheurs qui l’attendaient. Ils allèrent le voir. Le compère leur raconta avec sincérité ce qui s’était passé et les supplia de le conseiller pour se débarrasser de cette guigne. « Il n’y a pas à chercher ! Il faut le tuer ! » lança un jeune fermier. Aussitôt dit, il s’empara d’une bûche et la jeta sur le poulet. Au même instant, la bête se retrouva sur ses épaules et se mit à le frapper si bien qu’il lui semblait recevoir des coups de bûche. Il commença à voir trente-six chandelles. A chaque coup, le poulet criait : «Je suis Raraaaash! Raraaaash ! Raraaaash !»

Par la suite, certains conseillèrent à Palička de vendre sa ferme et d’aller habiter ailleurs, diasnt que le Rarash ne quitterait pas les lieux. Le fermier se mit aussitôt en quête d’un acheteur, mais personne ne voulait acheter une ferme où se trouvait un Rarash.

Palička se dit qu’il lui fallait se débarrasser de lui coûte que coûte. Il vendit son blé, son bétail et tout ce qui ne lui était pas nécessaire pour s’acheter une autre ferme dans un autre village.

Lorsqu’il vint pour la dernière fois avec sa charrette, il chargea baquets, cuves, cages et autres outils, puis, de sa propre main, il mit le feu à sa chaumière. Il était seul et personne ne risquait d’être blessé. « Brûle avec la ferme, démon ! » dit Palička en claquant du fouet pour partir. « Héhéhé ! » entendit-il dans la charrette derrière lui. Il jeta un oeil… Là, sur le rateau, était perché le poulet noir. Il se mit à crier :

« On s’en va ! On sera plus là!

   On s’en va ! On part de là !

   On s’en va ! On sera plus là !

   On s’en va ! C’est ailleurs qu’on volera ! »

Le pauvre Palička fut comme foudroyé. Il était complètement perdu. Alors il se demanda si le Rarash ne se laisserait pas convaincre de partir s’il lui donnait de la bonne nourriture. Il ordonna tout de suite à sa femme de lui laisser chaque jour une bonne assiette de lait et trois petits gâteaux moelleux. Le Rarash se trouvait bien ainsi, il ne semblait pas vouloir partir.

Un soir, le garçon de ferme qui revenait des champs vit sur les marches les gâteaux que la fermière avait laissés pour le Rarash. Il regarda autour de lui, se pencha et en prit un pour le manger. « Il vaut mieux que ce soit moi qui le mange plutôt que cet épouvantail», se dit-il. « Et, d’ailleurs, qui le saura ? » A l’instant même, le Rarash se trouva sur son dos et se mit à crier : « Un deux trois gâteaux ! Il a tout mangé Jeannot ! »

Et chaque fois qu’il criait ça, il le frappait. Le garçon de ferme ne l’oublia pas de si tôt.

Au matin, lorsque Palička vint le réveiller, il le trouva dans son lit, tout contusionné, pouvant à peine bouger. Après avoir appris de sa bouche ce qui s’était passé, il alla voir le Rarash pour le supplier de s’en aller, car plus aucun garçon de ferme ne voudrait travailler pour lui.

« Héhéhé! » ricana le Rarash. « Si tu me rapportes là où tu m’as trouvé, je ne reviendrai pas. » Le fermier mit son manteau et rapporta le poulet noir sous le poirier. Il n’entendit plus jamais parler de lui.

 

II.

A Načeradec [3], il y avait une fermière qui avait elle aussi un Rarash, mais là-bas on les appelle Shotek. Ecoutez comment elle l’avait eu : un homme était venu et il lui avait vendu une serviette. Le fermier ne voulait pas l’acheter : « Qu’est-ce que j’en ferai ? dit-il. Je n’ai pas d’argent de reste. » L’homme avait insisté : « Oh, mais, je ne vous en demande pas plus que trois sous ! » C’est qu’un Shotek ne s’achète jamais autrement que pour trois sous. « Bon… si vous n’en voulez que trois sous… avait dit le fermier. Je pourrais même vous en donner un peu plus. » Mais l’homme ne voulut pas prendre plus. Le fermier accrocha la serviette à un clou de la salle. Pendant la nuit, la serviette disparut et le Shotek apparut dans la cour. Il fit son lit derrière le poêle, mais personne ne le vit jamais hormis la fermière et une fille de ferme.

Depuis le jour où il était apparu, les vaches donnaient du lait à n’y pas croire. C’est pour cela que la fermière ne lui voulait que du bien et lui donnait chaque jour un bol de crème. Le Shotek était content, se portait bien et commettait toutes sortes d’espiègleries.

Un jour, la fille de ferme préparait de la shoustka, qu’ailleurs dans le pays on appelle shkoubaneky et qui sont des sortes de gnocchis. Le Shotek s’assit près d’elle et, chaque fois qu’elle tournait la tête, il attrapait un morceau de pâte dans la casserole et hop ! il le dévorait. Lorsqu’elle s’en aperçut, elle lui donna un coup de cuillère en bois en criant : « File, gredin ! Qu’est-ce que c’est que ça, de mettre les pattes dans ma cassserole ?! » Le Shotek se vengea immédiatement : le matin même, la fermière lui avait rapporté des pantoufles du marché et elle les avait rangées dans son meuble, le Shotek bondit, s’en empara et les déchira en mille morceaux. La fille alla s’en plaindre auprès de la fermière. Celle-ci vint voir, mais les pantoufles étaient de nouveau entières.

Les garçons et les filles de ferme ne pouvaient rien faire sans qu’il raconte tout à la fermière. Si l‘un d’eux prenait un morceau de beurre ou mettait un petit fromage dans sa poche, ou encore si la fille de ferme, pendant la traite se mettait un pot de lait à l’abri sous l’auge, la fermière était tout de suite au courant et les grondait.

Alors ils crièrent sur tous les toits qu’elle avait un Shotek et les gens se mirent à médire d’elle sans se cacher. La fermière en était peinée et elle se serait volontiers débarrassée du Shotek, mais elle ne le pouvait pas. Elle eut alors l’idée de demander à l’homme qui l’avait apporté de le faire partir. Il vint et fit étaler sur tout le sol de la ferme une couche de farine. Ensuite, il appela le Shotek et l’invectiva pour qu’il s’en aille. Le Shotek poussa des cris terribles, il ne voulait pas partir, mais il n’avait pas le choix. Alors on vit des traces semblables à celles des pattes de chien. Elle partirent du séjour, passèrent dans le vestibule et montèrent les escaliers, traversèrent le grenier jusqu’à la lucarne.

La fermière ne le revit jamais.

 

III.

A Liběnice [4], à la bergerie, il y avait aussi un Rarash, mais là-bas on l’appelait Shetek. Il ressemblait à un petit garçon, sauf qu’au lieu de mains et de pieds il avait des pattes. On racontait beaucoup de tours amusants qu’il jouait. Il aimait taquiner les chiens, les chats et les dindons, mais aussi chaque fois que les garçons et les filles de ferme tramaient quelque chose en secret, il les trahissait. Aussi, ils ne l’aimaient pas du tout, mais ils avaient peur de lui faire quoi que ce soit, craignant les représailles. Et puis, le berger ne lui aurait laissé faire aucun mal, car depuis qu’il était à la bergerie aucune brebis n’était tombée malade.

L’hiver, le Shetek restait assis au chaud derrière le poêle. Chaque fois que la fille de ferme apportait les glumes à échauder dans la salle, il sautait dans le baquet en disant : « Hop-là ! Dans la glume ! » Mais un jour il se brûla méchamment. Elle avait apporté la baquet comme d’habitude, mais cette fois, elle avait versé dedans de l’eau bouillante et n’avait mis les glumes qu’en surface. « Hop-là ! Dans la glume ! » avait dit le Shetek avant de bondir immédiatement hors du baquet en hurlant et couinant de douleur. Tous les gens de service à la ferme en avait tant rit qu’ils avaient fait trembler les vitres. Mais le Shetek ne laissa pas la fille impunie.

Un jour qu’elle grimpait au grenier par l’échelle de corde, il l’entortilla si bien qu’on dû venir à son secours. Et ils eurent fort à faire pour démêler l’échelle !

Pendant l’été, les employés de la ferme dormaient dans le grenier. Une nuit, le Shetek avait grimpé jusqu’au milieu de l’échelle et s’était mis à taquiner les chiens qui se trouvaient sous l’auvent de la cour. Il leur tendait une jambe après l’autre en criant sans cesse :

« Une jambe ! L’autre jambe ! Laquelle tu vas attraper ? »

Les chiens, furieux, aboyaient. Les valets de ferme en avaient assez et voulaient avoir la paix. L’un d’eux s’était levé, avait pris une gerbe de paille et l’avait lancée sur le Shetek, le faisant tomber de l’échelle. Il fut accueillit par les chiens furieux et réussit de justesse à échapper à leurs crocs. Le gars savait bien qu’il ne perdait rien pour attendre, alors il fit ensuite très attention à ne pas se retrouver trop près du Shetek. Mais ce fut en vain. Un jour qu’il surveillait le troupeau sur les pâturages communaux, il s’était assis contre un tas de paille. Soudain, il entendit un chuintement au-dessus de lui et avant qu’il n’ait eu le temps de regarder, il était trop tard. Tout le tas de foin était emmêlé à ses cheveux. Il se mit à crier, les faucheurs accoururent, mais ils eurent beau s’acharner, il n’y avait pas moyen de démêler la paille de ses cheveux, tant elle était bien tressée. Il dut se faire raser la tête. Part la suite, chaque fois qu’il était au pâturage, assis sous le poirier, le Shetek se trouvait sur les plus hautes branches et le narguait en riant : « Tête chauve ! Tête chauve ! Tête chauve ! ».

***

Karel Jaromír Erben Contes de la nation tchèque. 1853. I. et II.Parution initiale dans la Revue Zlaté Klasy (Les Epis d’or). III. Parution initiale dans Čítanka slovanská (Lectures slaves).

***

[1] Biék’hary Dans la région de Hradec Králové, à la limite du nord-est Centre-Bohême.

[2] Palitchka.

[3] Natchéradets. Sud du Centre-Bohême.

[4] Près de Kutná Hora, en Centre-Bohême.

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Krakonoš et Květuše

 (conte du nord-est de la Bohême)

Rybrcoul par Adolf Kašpar

       Un jour, alors que Krakonoš*, esprit de la montagne, se trouvait dans un fourré il entendit des rires joyeux. Afin d’observer de plus près ce qu’il se passait, il se métamorphosa en noir corbeau. Près de la source du petit torrent était assise Květuše*, la fille du roi, accompagnée de ses nombreuses suivantes. Elles aimaient parcourir la forêt et, l’été, se baigner dans le torrent pour se rafraîchir. La présence de l’oiseau les amusa et elles rirent de plus belle. Krakonoš se prit d’un faible pour la princesse. De retour chez lui, il se choisit une apparence de beau jeune homme et ne songea plus qu’au moyen de l’attirer à lui. Il décida de l’avoir par surprise et attendit qu’elle reparaisse. Lorsqu’elle revint avec ses compagnes, elle furent ébahies de voir que le torrent ne jaillissait plus entre les vives arrêtes des rochers, mais que l’eau coulait paisiblement de la source jusqu’à un bassin de marbre. Alentour, jacinthes, œillets, violettes, roses et jasmin embaumaient l’air. Des corbeilles dorées, pleines de fruits d’exquise apparence, étaient disposées sur des tables de marbre. Après quelques hésitations, les filles y goûtèrent.

« Voyez comme le soleil joue sur l’eau ! Je vais me baigner ! » lança la princesse.

   Sitôt le rebord de marbre lisse passé, elle tomba dans l’eau et coula. Sa compagne la plus proche sauta, essayant de nager vers le fond, mais elle ne put que flotter comme un liseron d’eau. Les suivantes s’en retournèrent en geignant auprès du roi. Le roi pleura sa fille et se fit conduire sur les lieux. Le paysage enchanté avait disparu, de nouveau les roches escarpées se dressaient et les failles profondes se dessinaient. Le roi pensa qu’elle s’était noyée en ce lieu. Il la fit chercher et, portant son chagrin, la chercha lui même… en vain.

   La princesse se trouvait alors dans les sous-sols et lorsqu’elle reprit connaissance, elle vit tout d’abord une chambre magnifique, puis découvrit un palais merveilleux. Elle n’avait jamais rien vu de semblable. Vêtue de soie rose, la taille sertie d’un cordon d’argent, elle rencontra Krakonoš qui, sous son apparence de gracieux jeune homme, l’assura de son amitié. Il la mena dans un autre palais, fait d’or et d’ivoire. Ils traversèrent d’immenses salles et des vergers aux fruits délicieux. La princesse parlait avec gaité et Krakonoš était content.

      Mais la béatitude de Květuše ne dura pas. Bientôt les siens, ses compagnes, vinrent à lui manquer. Krakonoš vit qu’elle souffrait de solitude, que ni les précieux vêtements ni les sublimes bijoux ne la réjouissaient puisqu’elle n’avait personne avec qui les admirer. Il décida aussitôt de retourner fouler la surface de la terre pour aller lui cueillir des betteraves.

« Belle dame de la surface, chasse ton chagrin. Tu ne seras plus seule ! Ce panier contient tout ce dont tu auras besoin. Il te suffit de toucher l’une de ces betteraves de cette baguette, elle se transformera aussitôt en ce que tu voudras. Tu pourras voir ainsi ceux que tu aimes et te sentir moins triste. »

       Lorsqu’il fut parti, Květuše prit la baguette et toucha une betterave en disant : « Dobruška, ma chère Dobruška, apparaît-moi ! » Sitôt que ce fut dit, sa fidèle compagne se trouva devant elle, ce qui la mit en grande joie. Elles parcoururent le jardin main dans la main, visitèrent toutes les salles. Dobruška examina les trésors et les vêtements comme si elle était humaine, même sous le regard de Krakonoš qui les observait. Květuše était bien plus heureuse, changeant à sa guise ses betteraves en personnes aimées. Elle reconstitua toute sa cour autour d’elle et garda les deux dernières betteraves pour faire apparaître son chat et son chien, avec lesquels elle jouait lorsqu’elle était enfant.

      D’heureuses semaines s’écoulèrent dans le palais. La musique retentissait, les danses allaient bon train, ce n’était que réjouissances du matin au soir. La princesse s’aperçut tout de même bien vite que ses compagnes perdaient de leur fraîcheur. Elles pâlissaient et vieillissaient de jour en jour. A ses questions affolées, elles répondaient qu’elles se sentaient très bien et ne manquaient de rien. Cependant, elles perdaient leur jeunesse et devenaient chaque jour plus faibles et incapables. Un matin, après un bon somme revigorant, Květuše trouva de vieilles femmes fripées, incapables de marcher. Terrifiée, elle courut trouver Krakonoš et lui hurla : « Mauvais esprit ! Pourquoi avoir gâché ma joie ? Qu’as-tu fait à mes compagnes ? Je ne veux pas être seule ici ! »

L’esprit de la montagne, tourmenté, lui répondit :

        « Ta colère est injuste, princesse. Je ne peux faire plus que ce qui est en mon pouvoir. Je commande aux forces de la nature, mais je ne peux pas transgresser les lois éternelles de la nature ! Tant que la sève était fraîche dans le corps de ces betteraves, elles étaient saines et vivantes. Qu’importe leur forme apparente. A présent que la sève s’assèche, elles sont soumises aux lois de la nature. Car c’est une loi immuable que tout ce qui croît doive un jour décroître. Ne te chagrine pas, je t’apporterai d’autres betteraves fraîches. Tu pourras de nouveau les transformer en ce que tu voudras. » Krakonoš partit et Květuše, touchant une à une ses compagnes de sa baguette les vit avec étonnement se changer en de petites betteraves desséchées et fripées. Elle les poussa dans un coin et s’en fut chercher un nouveau passe-temps.

       Krakonoš reparut. Voyant qu’il n’apportait pas ce qu’il avait promis, la princesse lui lança :  » Tu m’as trompé, mauvais esprit !

– Ah ! Pardonne-moi ! Je t’ai promis l’impossible. Sur toute la surface de la terre, pas la moindre betterave. En cette saison, elles sont toutes en train de flétrir dans les caves. L’hiver est mordant, cruel. Ici seulement, pour toi, perdure le printemps. Lorsqu’elles pousseront de nouveau, j’irai t’en cueillir. »

      La princesse s’enferma dans sa chambre. Le souverain des montagnes prit aussitôt l’apparence d’un paysan ordinaire et se rendit à la surface de la terre. Il acheta un âne qu’il chargea de semences de betteraves. De retour en son royaume, il laboura un champ et demanda aux esprits telluriques d’utiliser la chaleur qui se trouve au cœur de la terre pour faire croître ses semences. Sitôt que le champ fut couvert de verdure, il le montra à la princesse qui se réjouit. Elle montra dès lors un grand intérêt pour les betteraves qui la captivèrent plus que les délicieux fruits du verger. Elle était encore en proie à des moments de chagrin. Elle s’asseyait au bord du ruisseau et lançait des fleurs à l’eau, puis les regardait l’air rêveur tandis qu’elles filaient et disparaissaient vers l’inconnu.

     Krakonoš essayait en vain de la faire sourire. Il faisait bon accueil à ses caprices les plus mesquins. En tant qu’esprit souterrain, il s’imaginait que sa nostalgie lui passerait lorsqu’elle serait devenue souveraine de son royaume. Il avait tort. Květuše était fiancée au prince Ratibor, qui pleurait sa perte. Elle ne cessait de réfléchir à un moyen de fuir et d’échapper au pouvoir de Krakonoš.

      Sur terre, le printemps s’annonçait à peine, mais au royaume souterrain de Krakonoš, les betteraves allaient bientôt être mûres. Květuše en cueillit de petites, de temps à autre, comme par jeu. Elle toucha la première de sa baguette en disant :  » Vole, petite abeille ! Vole ! Va voir le prince Ratibor et dis-lui que sa fidèle Květuše est prisonnière de l’esprit de la montagne ! » L’abeille s’envola et fut gobée par une hirondelle qui passait par là. La princesse toucha une autre petite betterave en disant :  » Saute, criquet, saute ! Par-delà les monts et par-delà-là les vaux ! Va dire au prince Ratibor de venir délivrer sa princesse ! » Le criquet vivement bondit et fit le délice d’une cigogne qui passait par là. La courageuse fille n’abandonna pas : « Vole, vole, oiseau futé, va trouver Ratibor, qu’il m’attende dans trois jours au Val fleuri, au pied des monts Krkonoše. Je fuirai, autrement de chagrin je mourrai. Il me protègera. »

Elle ne quitta l’oiseau des yeux que lorsqu’il fut devenu invisible à l’horizon.

      Le prince Ratibor, triste, errait dans la forêt. Květuše lui manquait. Il s’assit sous un chêne. Une pie se posa sur une branche. Le prince, soudain, l’entendit distinctement crier le nom de Květuše. Abasourdi, il prêta une plus grande attention aux jacassements de l’oiseau. Alors une éclaircie se fit dans ses pensées, il eut la certitude que Květuše vivait et il courut chercher sa monture.

      Pendant ce temps, Květuše était devenue plus aimable avec Krakonoš, qui lui promettait d’immenses trésors. Il lui avait promis qu’elle deviendrait la souveraine des esprits et lutins telluriques. Un jour, elle se couvrit de bijoux et déposa sur sa chevelure dorée une verte couronne de myrte et un voile flottant, transparent. L’esprit de la montagne fut bouleversé en la voyant. Tandis qu’ils se promenaient dans le jardin aux mille fleurs, il lui dit :  » Gracieuse princesse, promets-moi que tu ne partiras jamais ! Règne ici selon ton bon vouloir, cela peut-être fera passer ton chagrin. » La jeune fille répondit à voix basse :  » Quel mortel refuserait cela, souverain des montagnes ?

– Assure-moi, princesse, que tu ne partiras jamais, que ton royaume sera ici.

– Je ne peux te cacher ce qui me tourmente le plus, sanglota-t-elle. Tu es l’immortel Seigneur des montagnes. Ma beauté, à moi, finira par flétrir. Qui m’assure, alors, que tu ne te détourneras pas de moi ?

– Soumets-moi à une épreuve par laquelle je pourrai te prouver ma loyauté.

– Soit. Je voudrais des noces joyeuses. Va au champ cueillir toutes les betteraves. Lorsque je saurai combien il y en a, je les changerai en convives. Si tu me trompes sur leur nombre, tu peux me dire adieu à jamais. »

      Krakonoš quitta la princesse à contrecœur, accouru au champ et arracha les betteraves en les comptant. Lorsqu’il les eut toutes cueillies, il se retrouva devant un gigantesque tas de betteraves et fut pris d’un doute. Il les recompta. Sans cesse, ses pensées allaient vers Květuše. Cela le troublait. Et il recommençait à compter.

      Dès son départ, Květuše avait changé une betterave en cheval, avait sauté sur son dos et s’était enfuie. Absorbé par sa tâche, le seigneur des montagnes avait oublié tout le reste. Lorsqu’après beaucoup d’efforts il sut le compte exact de betteraves, grandes et petites, il sen fut trouver Květuše. Elle n’était ni au jardin ni dans le palais. Il l’appela, chercha, sans trouver la moindre trace d’elle. Il lui vint à l’esprit qu’elle l’avait peut-être berné. Il quitta sa forme humaine pour reprendre celle de puissant esprit. Il aperçut Květuše alors qu’elle venait juste de franchir la frontière de son royaume. Il n’avait plus de pouvoir sur elle. Il envoya nuages et éclairs mais, déjà, Ratibor et Květuše avaient atteint le Val Fleuri. Krakonoš hurla dans le ciel tourmenté, mais l’orage ne put les atteindre.

      De retour sous terre, le Seigneur des montagnes fut prit d’un grand dégoût pour l’humanité. Il frappa trois coups. Son palais merveilleux et son jardin enchanté furent engloutis et il en boucha l’accès par de gros rochers afin de se blottir au sein de la terre.

Eurydice Antolin, d’après L. Grossmannova-Brodská.

*Krakonoš [Krakonosh] Esprit séculaire des monts Krkonoše, situées au nord-est de la Bohême, il est appelé aussi Rybrcoul, ce qui dérive de son nom allemand « Rübezahl ».

*Květuše [Kviétoushé] Prénom qui comprend la racine « Flor/Fleur »

 

Les Jezinky

Il était un pauvre orphelin qui n’avait ni père ni mère et devait offrir ses services pour vivre. Il marchait depuis longtemps sans pouvoir trouver de place lorsqu’il arriva près d’un bâtiment isolé aux pieds de la forêt. Sur le seuil était assis un vieil homme qui, à la place des yeux, avait deux trous sombres. Les chèvres bêlaient dans l’étable et le vieil homme dit : « Mes pauvres chèvres, je voudrais bien vous mener au pâturage, mais je ne peux pas, je n’y vois rien et je n’ai personne pour vous y mener.

– Vieil homme ! dit le garçon. Je vais mener vos chèvres au pâturage, je serais heureux d’être à votre service.

– Qui es-tu ? Comment t’appelles-tu ? » Le garçon lui raconta tout et lui dit qu’on l’appelait Janeček*.

– Très bien, Janeček ! Je t’engage. Tout d’abord, mène ces chèvres au pâturage. Mais ne va pas sur cette haute colline qui se trouve dans la forêt, les jezinky* viendraient te voir, elles t’endormiraient et te prendraient les yeux de la tête, comme elles l’ont fait avec moi.

– Ne t’inquiète pas, vieil homme, répondit Janeček. Les jezinky ne prendront pas mes yeux. » Il ouvrit l’étable et fit avancer les chèvres en direction du pâturage. Le premier jour et le deuxième jour, il les fit paître à l’orée de la forêt, mais le troisième jour, il se dit : « Pourquoi aurais-je peur des Jezinky ? Je vais mener les chèvres à un meilleur pâturage. » Il coupa trois verts rameaux de ronce mûrier, les cacha dans son chapeau et mena les chèvres tout droit dans la forêt, en direction de la colline. Une fois là-haut, les chèvres se dispersèrent et Janeček s’assit au frais sur un rocher. Il n’était pas assis depuis bien longtemps lorsque surgit de nulle part une belle jeune fille vêtue de blanc, ses beaux cheveux d’un noir corbeau lâchés dans son dos, des yeux comme des prunelles. « Dieu te bénisse, jeune berger ! dit-elle. Regarde les belles pommes qui poussent dans notre jardin ! En voici une pour toi, tu verras comme elles sont bonnes. » Et elle lui tendit une pomme rouge. Toutefois, Janeček savait que s’il prenait la pomme et la mangeait, il s’endormirait et que la jeune fille lui prendrait les yeux. Il dit : « Merci bien, belle jeune fille ! Mon maître a dans son jardin un pommier qui donne des pommes encore plus belles. J’en ai suffisamment mangé.

– Bien, si tu n’en veux pas, je ne vais pas t’obliger », dit la jeune fille. Et elle s’en fut. Un instant après, une autre jeune fille, encore plus belle, vint à lui une belle rose rouge à la main et lui dit : « Dieu te bénisse, jeune berger ! Regarde la belle rose que j’ai cueillie à la lisière, elle sent si bon ! Sens son parfum !

– Merci bien, belle jeune fille ! Mon maître a dans son jardin des roses plus belles encore, j’ai eu de leur parfum en suffisance!

– Bien, si tu ne veux pas, laisse donc ! » dit la jeune fille en colère. Elle tourna les talons et s’en fut. Après un moment, une troisième jeune fille vint à lui, plus jeune et plus belle que les précédentes. « Dieu te bénisse, jeune berger !

– Merci belle jeune fille !

– Ma foi, tu es beau garçon, dit-elle. Mais tu serais encore plus beau si tes cheveux étaient bien coiffés, laisse moi te peigner. » Janeček ne dit rien, la laissa approcher et lorsqu’elle fut près de lui, il souleva son chapeau, attrapa un rameau de ronce et clac ! il en frappa la main de la jeune fille. Elle se mit à crier en pleurant: « À l’aide ! À l’aide ! » Elle ne pouvait plus bouger. Janeček la laissa pleurer et lui lia les mains à l’aide de la ronce. Les deux autres jeunes filles accoururent et, voyant leur sœur capturée, se mirent à le supplier de la délier, de la libérer. « Défaites vous-mêmes ses liens ! dit-il.

– Oh ! Nous ne pouvons pas ! Nos mains sont si tendres ! Nous nous piquerions ! » Mais le garçon restait intraitable, si bien qu’elles approchèrent de leur sœur et tentèrent de dénouer la ronce. C’est alors que Janeček bondit et hop ! hop ! Il lança un rameau de ronce à chacune et leur lia les mains. « Voyons ! Je vous tiens à présent, méchantes Jezinky ! C’est vous qui avez pris les yeux de mon maître ! » Il descendit en courant trouver son maître et lui dit : « Bon vieillard ! Venez ! J’ai trouvé quelqu’un qui vous rendra vos yeux ! »

Lorsqu’il arrivèrent au sommet de la colline, il dit à la première jezinka : « À présent, dis moi ! Où sont les yeux de ce bon vieillard ? Si tu ne parles pas, je te jetterai à l’eau ! »

La jezinka prétendait ne pas savoir. Janeček la saisit pour la jeter à l’eau et elle se récria : «Laisse-moi, Janeček ! Je vais te les donner ! » Elle le conduisit dans une grotte où se trouvait un énorme tas d’yeux, grands et petits, noirs, rouges, bleus, verts… Elle prit une paire dans ce tas, mais lorsque Janeček les mit dans la tête du vieil homme, le pauvres geignit : « Oh, misère ! Misère ! Ce ne sont pas mes yeux ! Je ne vois que des chouettes, partout ! » Janeček se fâcha, attrapa la jezinka et la jeta à l’eau. Il dit ensuite à la deuxième : « Dis-moi où sont ses yeux ! » Celle-ci aussi prétendait ne pas savoir, mais lorsque le garçon menaça de la jeter à l’eau, elle le conduisit à son tour dans la grotte et choisit une autre paire d’yeux. Le bon vieillard geignit de nouveau : « Ah ! Ce ne sont pas mes yeux ! Je ne vois que des loups, des loups partout ! » Alors il arriva à la deuxième jezinka ce qu’il était arrivé à la première : elle fut engloutie par l’eau. « Toi ! Dis-moi où sont ses yeux ! » dit Janeček à la troisième, la plus jeune. Celle-ci le mena au même endroit où elle choisit une paire d’yeux. Mais une fois en place, le vieil homme se plaignit encore : « Ah ! Je ne vois que des brochets ! » Janeček vit qu’elle aussi l’avait trompé et voulu la noyer elle aussi, mais elle se mit à pleurer et lui lança : « Laisse-moi, Janeček ! Laisse-moi ! Je vais te donner ses vrais yeux ! » Elle en prit une paire tout au fond du tas. Lorsque Janeček les mit dans les orbites du bon vieillard, celui-ci cria, tout joyeux : « Ce… Ce sont mes yeux ! Dieu soit loué ! Je vois de nouveau ! »

Janeček et le bon vieillard vécurent ensemble et ils vécurent bien. Janeček paissait les chèvres et le vieil homme faisait des fromages qu’ils mangeaient ensemble.

On ne revit plus la jezinka sur la colline de la forêt.

Karel Jaromír Erben (1811- 1870)

Traduction Eurydice Antolin

* Jeannot, prononcer « yanétchèk ».
* Prononcer « yézineky ».

Pokud někdo zná jmeno autora te ilustraci, prosím mi to vzkazujte, byla bych vám vděčná.
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Le cygne

Un roi avait un fils très gracieux et bon qu’il aimait par-dessus tout. La reine, sa marâtre, ne l’en détestait que plus. Elle n’avait pourtant aucun enfant à elle, en faveur duquel elle eût pu envier la primauté. Elle le haïssait car elle voulait régner seule et qu’il était son seul obstacle à cela. C’est que le roi, par grand amour pour lui, voulait lui donner le gouvernement avant l’heure. À cela, elle ne voulut point consentir. Sachant que ni la ruse ni les ressources de son intelligence, grâce auxquelles elle se montrait très habile auprès du roi, ne lui seraient d’aucune aide, elle choisit un autre moyen, bien pire. Son cœur ténébreux était capable de tout.

À quelques miles de la capitale, dans la forêt, vivait une vieille sorcière dont les sortilèges et l’art mystérieux avaient acquis grande réputation dans toute la région. La reine se tourna vers elle. Déguisée, elle se rendit dans la forêt où vivait la vieille. Lorsqu’elle parvint au lieu désigné, elle vit une grotte dont l’entrée était gardée par deux dragons. Ceux-ci, dès qu’ils la virent, crachèrent du feu par les yeux et la gueule, mais elle n’eût pas peur et, d’une voix forte, appela la vieille. Celle-ci sortit après un court instant, accompagnée de deux chats, deux chouettes et d’autres créatures étranges.

« Quelle est ta demande, reine ? » dit la sorcière.

La reine fut étonnée qu’elle l’ait reconnue et lui dit : « J’ai beaucoup entendu parler de toi et de ton art, aussi souhaiterais-je te demander ton aide dans une affaire qui m’importe beaucoup et pour laquelle je te donnerai une récompense royale.

– Si ce que tu me demandes est en mon pouvoir, je veux faire selon ta volonté, répondit la vieille, impatiente de la récompense promise.

– Je me suis aperçue que tu avais grande connaissance des choses les plus secrètes, il sera sans doute inutile de te dire que j’ai un fils d’une beauté hors du commun que je déteste et dont je souhaiterais me débarrasser car il m’empêche d’accéder au trône. S’il t’est possible de le changer en animal et de l’exiler de la cour, je te donnerai ce que tu voudras. »

Après un temps de réflexion, le sorcière répondit : « Dame ! C’est une chose difficile, mais je vais essayer. Demain, au mitan du jour, je viendrai à la cour. »

Contentée par ces paroles, la reine quitta la forêt. Le lendemain, à midi, la sorcière, invisible pour les autres, se présenta à la reine qui l’attendait avec impatience dans ses quartiers. La femme sorceresse, s’appuyant sur un bâton enroulé comme un serpent, lui dit : « Tout d’abord, il me faut quelques cheveux du prince.

– Ce sera en effet chose difficile », dit la reine, pensive, en parcourant la pièce. Un instant après, elle sortit pour se rendre au jardin, où le prince venait de passer du temps et elle le trouva sous un arbre, blotti dans un délicieux sommeil. Sitôt qu’elle l’aperçut, elle se réjouit d’obtenir ces cheveux si facilement et si rapidement. Elle courut le dire à la vieille qui, sans attendre trancha quelques cheveux du prince d’un couteau affuté.

Le prince, toutefois, était si beau qu’il éveilla la pitié dans le cœur endurci de la sorcière. Aussi se dit-elle qu’elle ne voulait pas l’exiler à tout jamais, comme la reine l’avait prescrit. De retour au château, elle s’enferma dans une pièce pour accomplir son sortilège. Le prince dormait tranquillement. Il rêvait qu’une femme laide s’approchait de lui et le touchait avec un bâton noir en lui disant : « Change-toi en beau cygne blanc, mais garde tes sentiments humains. Que ton chant soit si gracieux que quiconque l’entendra t’aimera. Si tu gagnes, sous cette forme, le cœur de la plus belle des princesses, qu’elle méprise la volonté d’un prince puissant et te prend pour époux, tu seras libéré. Celle qui est la cause de ta métamorphose sera alors changée en vilaine araignée. »

Terrifié par ce rêve atroce, le prince s’efforça d’ouvrir les yeux pour sortir du sommeil. Lorsqu’il y parvint, il fut terriblement apeuré car il s’aperçut qu’il voguait sur un lac, changé en cygne. Il lança une plainte, un long chant si douloureux que tous ceux qui se trouvaient au château accoururent pour l’écouter. Le roi lui-même vint, le cœur lourd, écouter le chant de ce cygne. Le pauvre ne se doutait pas que c’était là son fils aimé.

Le prince ensorcelé s’éloigna et quitta son père. Il ne savait où aller ni ne voulait rester chez lui. Le roi, pendant ce temps, cherchait son fils en vain. Il ne le trouva nulle part. Il y eut des plaintes et des pleurs par tout le royaume. Le roi se dit alors qu’il allait consulter la vieille sorcière, peut-être savait-elle où il se trouvait. Elle lui dit la vérité, bien qu’elle ne lui dit pas que la reine et elle-même étaient la cause de tout cela. Le roi se lamenta et ne voulut quitter le deuil tant que son fils ne serait libéré.

Celui-ci voguait, toujours plus loin, et finit par arriver à une grande rivière où il vit maints oiseaux se racontant où ils avaient été et ce qu’ils avaient vu. Il se souvint alors que la vieille femme lui avait dit de trouver une princesse qui l’aimerait et le prendrait pour époux, qu’alors il serait libéré. Il se dit qu’il allait partir à la recherche de la plus belle jeune fille du monde.

Il se mêla aux oiseaux et leur demanda si l’un d’eux avait eu vent d’une telle princesse.

Mais aucun ne put lui donner une information sûre. Ils savaient des choses sur de belles princesses, mais aucune d’elles ne pouvait être nommée « la plus belle ». Il continua donc à voguer et vint jusqu’à la mer où volaient nombre d’hirondelles. Il demanda à l’une d’elles si elle avait connaissance d’une telle jeune fille.

« J’ai entendu parler d’une jeune fille, pépia-t-elle, qui est la plus belle du monde, mais je ne sais pas où elle se trouve.

–  Je vais te le dire, moi. Et si tu le veux, je t’y accompagnerai », roucoula un pigeon sauvage qui avait entendu la fin de leur conversation. « Je connais cette princesse, je vais là-bas parfois et je reçois toujours de sa main la meilleure nourriture. Si tu y consens, je te montrerai le chemin. »

Le cygne était empli de joie d’avoir réussi à trouver la jeune fille qui pouvait le libérer. Le pigeon gris s’éleva dans les airs et partit au loin avec le cygne. Ils volèrent longtemps sans trouver la terre sur laquelle demeurait la princesse avec son père.

Un matin, le pigeon agita ses ailes de joie en apercevant le château royal. « Nous y voilà. Dans ce jardin se trouve un étang où les oiseaux aquatiques séjournent et voici les beaux arbres parmi lesquels nous volerons. Cet après-midi, la princesse viendra et nous apportera dans ses blanches mains abondance de nourriture. Descendons dans ce jardin et attendons la. »

Sitôt dit, sitôt fait. Lorsque le cygne fendit la surface cristalline de l’étang royal, il se mit à chanter. La fille du roi, nommée Lída, était justement à sa fenêtre. « Quelle est cette voix douloureuse et si délicieuse ? se dit-elle. Qui chante si joliment ? »

Alors le pigeon se posa à la fenêtre et donna de petits coups de bec sur l’épaule de la princesse rêveuse.

« Voyons, voyons, d’où viens-tu ? As-tu faim ? » Elle lui tendit de quoi manger, mais le pigeon voleta en l’attirant à sa suite dans le jardin, jusqu’à l’étang. « Oh, quel magnifique cygne ! » lança-t-elle. Oubliant le pigeon, elle couru vers le cygne et lui donna les douces graines. Le prince fut ébloui par la beauté de cette femme et sentit son cœur battre sous son plumage blanc comme neige. Grands dieux, il n’était pas accoutumé à pareille nourriture, mais il aurait tout accepté de sa main.

« Chante, beau cygne, chante encore une fois » le pria Lída.

Il ne se fit pas plus prier. Levant son œil aimablement vers elle, il se mit à chanter si délicieusement qu’elle ressentit un étrange battement autour de son cœur. Elle avait peine à croire que c’était une voix d’oiseau. Le roi arriva et s’étonna lui aussi de ce beau chant. À partir de cet instant, la princesse préféra passer son temps près de l’étang et parler au cygne. Et ce cygne, doué de raison et amoureux, ne se laissait caresser par nul autre qu’elle. Lorsqu’il sortait de l’eau et se couchait aux pieds de la princesse, et même sur ses genoux, son bec noir baisant sa main blanche et sa joue rose, Lída souhaitait qu’il ne fut pas un cygne.

Le prince était déjà sur la belle île depuis longtemps. Un jour, Lída vint le voir en grandes plaintes : « Chante, mon cher, chante pour chasser cette douleur de mon cœur ! Ah, imagines-tu que je doive épouser un prince, un prince que je ne puis aimer ! »

Le prince, très effrayé, exprima sa douleur en un chant de langueur. Peu de temps passa avant que le promis, un prince beau et riche, ne vint rejoindre Lída.  Sitôt que le cygne ensorcelé le vit, il se mit à crier si étrangement, avec un tel désespoir, que le prince dut se boucher les oreilles et s’enfuir. Lída le remercia du fond du cœur.

Le soir, à sa fenêtre, la princesse réfléchissait à un moyen de se débarrasser du prétendant qu’elle n’aimait pas car elle devait le lendemain, soit se fiancer avec lui, soit être chassée pour toujours de la maison de son père. C’est alors que le pigeon gris la tira de ses pensées en la frappant du bec sur l’épaule.

« Je vais te donner un bon conseil, lui dit-il. Demain, choisis comme époux ton cygne blanc. Tu feras bien et tu libèreras un beau prince. » Puis il s’envola.

La princesse ne revenait pas de ce prodige, mais en entendant de nouveau le chant plaintif du cygne elle sentit en son cœur que ce ne pouvait être un simple oiseau dénué de raison. Tranquillisée, elle s’allongea.

Le cygne nagea et chanta toute la nuit car le moment qui devait décider de sa libération approchait. Si la princesse choisissait le prince, se disait-il, il en mourrait, car sans elle et sous cette apparence, la vie serait une horreur. Au point du jour, une grande agitation et un grand tumulte s’élevèrent du château. Les invités arrivaient et, partout, on préparait la noce. La princesse était la seule à ne pas y penser. L’heure approcha et, apprêtée, elle attendait dans sa robe blanche ornée de perles et de pierres précieuses. Le roi et le fiancé, vêtus d’or et d’argent vinrent la chercher pour la mener dans la grande salle.

« En aucun cas ici, dit-elle lorsqu’ils y furent. Venez à l’étang, je vous donnerai ma décision là-bas. »

Ils traversèrent donc le jardin pour aller à l’étang. Le cygne craignait que Lída ne soit venue lui dire adieu. Mais celle-ci dit : « Père, je ne puis prendre l’époux que tu m’as désigné et je préfère me séparer de toi, si tu restes sur ta décision. Permets toutefois que je parte avec ce cygne et que je sois autorisée à me fiancer à lui. »

Le roi pensa que sa fille avait perdu la raison. Elle attira à elle le chanteur et le serra dans ses bras : « Tu es mon fiancé et deviendra mon époux. »

À peine eut-elle fini de parler qu’un bel adolescent se trouvait contre son cœur et, au lieu du bec noir de l’oiseau, c’était une bouche rouge qui l’embrassait. Tout le monde fut pétrifié. Lída, elle, remerciait en son cœur le pigeon de l’avoir si bien conseillée. Le prince se détacha de ses bras, s’avança vers le roi et lui raconta tout ce qu’il lui était arrivé. Le roi ne voulut pas le croire. Mais sa fille le supplia et le prince se livra à lui, lui disant de le renvoyer à son père s’il le voulait. Le roi finit par céder.

Le fiancé écarté partit sans tarder.

Les fiançailles furent fêtées dans le tapage et la splendeur. La nuit, en entrant dans sa chambre, le prince vit le pigeon à la fenêtre. « Oiseau de bonté, lui dit-il. C’est à toi seul que je suis reconnaissant. Dis-moi qui tu es, je sais que tu n’es pas un oiseau ordinaire et j’aimerais t’exprimer ma reconnaissance.

– J’étais au service de ton grand-père, dit le pigeon. Lorsqu’il est mort, je suis allée voir une sorcière qui m’a donné sa fille en mariage et m’a appris son art. Je ne pouvais oublier ta famille, c’est pourquoi je me suis installé, lorsqu’il est mort, près de la ville où demeure ton père. Je t’ai vu souvent, et je t’ai souvent épargné des malheurs. Je n’ai pu écarter le dernier, ce n’était pas en mon pouvoir. Mais lorsque la sorcière, attendrie par ta beauté a fait exception pour le sortilège qu’elle te désignait, je me suis promis de t’aider, et voilà que j’ai réussi. Ta mère s’est changée en araignée. Lorsqu’elle te saura sur le trône, elle crèvera de jalousie. J’ai tout raconté à ton père, il est en route. Sois heureux, et souviens-toi de moi, de temps à autre. Je n’ai personne au monde et, dans ma solitude, je ne vivrai pas longtemps, alors je ne souhaite aucune récompense. » Avant que le prince n’ait eu le temps de s’en douter, le vieillard était parti.

Le lendemain, les jeunes époux dirent au revoir au père de la princesse et partirent à la rencontre  du père du prince. Ils les trouvèrent à mi-chemin. Il accueillit le fils et la fille avec une joie immense. En rentrant chez lui, le prince fut sacré roi sans délai. Tout se passa comme l’avait dit le pigeon. Dans la chambre de la reine, il n’y avait personne d’autre d’une affreuse araignée qui creva lors de l’annonce d’un nouveau roi. Le jeune roi envoya ses meilleurs messagers au père de sa femme et lorsque celui-ci vint, on l’honora de joyeux banquets. Le roi ordonna qu’aucun pigeon ne soit jamais tué dans tout le royaume, à la mémoire de son libérateur. Dans l’étang royal, on éleva beaucoup de cygnes que la reine nourrissait elle-même. Mais aucun ne sut jamais chanter aussi joliment que le prince ensorcelé.

Božena Němcová

Artuš Scheiner
Artuš Scheiner

La dame sylve

Bětuška était toute jeunette et sa mère était veuve. Une chaumine délabrée et deux chèvres étaient tout leur bien, mais Bětuška était toujours joyeuse. Du printemps à l’automne, elle faisait paître ses chèvres près de la boulaie. Lorsqu’elle partait de chez elle, sa mère mettait toujours dans son panier un morceau de pain et un fuseau, lui demandant de rapporter ce dernier plein. Comme elle n’avait pas de bâton à filer, elle enroulait le lin autour de sa tête. La fillette, son panier à la main, chantait joyeusement en sautillant derrière ses chèvres sur le chemin de la boulaie. Une fois là-bas, les chèvres paissaient, Bětuška s’asseyait sous un arbre, tirait la fibre qu’elle avait sur la tête de la main gauche et, de la main droite, faisait tourner le fuseau qui bourdonnait près du sol. Ce faisant elle chantait tant que la forêt en vibrait. Et les chevrettes paissaient.

Lorsque le soleil était au zénith, elle posait son fuseau, appelait les chèvres et leur donnait à chacune une bouchée de pain afin qu’elles ne s’en aillent pas, puis faisait un saut dans la forêt pour y grappiller quelques fraises ou un autre fruit des bois qui était à point à ce moment-là, pour agrémenter son pain d’une friandise. Une fois qu’elle avait mangé, elle gardait les mains libres et chantait en dansant. Le soleil lui souriait à travers la verdure des arbres et les chèvres qui se reposaient dans l’herbe se disaient : « Nous avons une bien joyeuse gardienne ». Après avoir dansé, elle filait de nouveau avec application et, le soir, lorsqu’elle rentrait à la maison, jamais le fuseau de sa mère n’était vide.

Un jour, alors qu’à son habitude elle se préparait à danser après son repas frugal, surgit de nulle part une très belle dame. Son voile était blanc, fin comme une toile d’araignée, une chevelure d’or tombait de ses épaules à sa taille et une couronne de fleurs des bois ceignait sa tête. Bětuška se figea. La dame lui sourit et, d’une voix très douce, lui demanda : « Bětuška, aimes-tu danser ? »

La dame parlait si gentiment que Bětuška oublia sa peur. Elle répondit : «  Oh, je danserais volontiers tout le jour durant ! »

« Alors, viens, nous danserons ensemble, je t’apprendrai », dit la dame en retroussant sa robe à la ceinture. Elle prit Bětuška dans ses bras et se mit à danser avec elle. Comme elles entraient dans la ronde, une musique retentit au-dessus de leurs têtes, une musique si suave que le cœur de Bětuška en fut tout réchauffé. Les musiciens se trouvaient dans les branches des bouleaux, ils portaient des costumes noirs, cendrés, marrons et bariolés. C’était un ensemble de musiciens choisis, qui s’étaient installés sur un signe de la dame : rossignols, alouettes, pinsons, chardonnerets, verdiers, grives, merles et même detrès habiles hypolaïs polyglottes. Bětuška avait les joues en feu, ses yeux brillaient, elle en oublia son devoir et ses chèvres, ne voyant que sa compagne qui tournoyait devant elle, autour d’elle, avec les mouvements les plus gracieux et tant de légèreté que l’herbe ne ployait pas même sous ses pieds.

Elles dansèrent de midi jusqu’au soir, pourtant les pieds de Bětuška n’étaient ni las, ni douloureux ! Puis la belle dame s’arrêta. La musique se tut… et elle disparut comme elle était apparue. Bětuška regarda autour d’elle : le soleil allait bientôt passer de l’autre côté de la forêt. Elle mit ses mains sur sa tête et sentit le lin qui n’avait pas été filé, se rappela le fuseau qui était resté vide dans l’herbe. Elle ôta le lin de sa tête, le mit dans son panier avec son fuseau, appela les chèvres et rentra chez elle. En chemin, elle ne chanta pas, se fit d’amers reproches, s’en voulant d’avoir laissé la belle dame la griser et elle se dit que s’il lui arrivait de revenir elle ne l’écouterai pas. Les chevrettes, n’entendant pas son chant, se retournaient pour voir si c’était bien leur petite bergère qui les suivait. Sa mère aussi fut surprise par son silence et lui demanda si elle était malade. « Non, ma petite maman, je ne suis pas malade, le chant a quitté ma gorge, voilà tout », prétendit Bětuška. Et elle cacha le fuseau et le lin non filé. Lorsqu’elle avait vu que sa mère n’allait pas enrouler le nouvel écheveau tout de suite, elle avait décidé de rattraper le lendemain ce qu’elle avait raté la veille et ne lui dit pas un mot au sujet de la belle dame.

Le lendemain, comme de coutume, Bětuška mena les chèvres à la boulaie. De nouveau, elle chantait gaiement. Une fois arrivées, les chèvres se mirent à paître et, assise sous l’arbre, elle se mit à filer avec ardeur en chantant car le chant fait bien mieux aller les mains au travail. Le soleil parvint au zénith. Bětuška donna des morceaux de pain aux chèvres, courut chercher des fraises et, à son retour, se mit à manger en parlant : « Ah, mes chevrettes, je ne dois pas danser aujourd’hui », soupira-t-elle en ôtant de sa jupe les miettes de pains qu’elle rassembla et déposa sur une pierre pour les oiseaux. « Et pourquoi ne devrais-tu pas danser ? » dit une voix douce. La belle dame se trouvait devant elle comme tombée des nues. Bětuška eut encore plus peur que la première fois et ferma les yeux pour ne pas la voir. Mais comme celle-ci répétait sa question, elle répondit timidement : « Ah, pardonnez-moi, belle Dame, je ne peux pas danser avec vous, parce que sinon je n’accomplirais pas ma tâche et ma mère me grondera. Aujourd’hui, avant que le soleil ne disparaisse, je dois rattraper ce que je n’ai pas fait hier.

– Viens danser. Avant que le soleil ne disparaisse, il se trouvera bien une aide pour toi ! », dit la dame en retroussant sa jupe. Elle prit Bětuška dans ses bras, les musiciens posés dans les branches du bouleau se mirent à chanter et les danseuses entrèrent dans la ronde. La dame dansa de manière encore plus envoûtante, Bětuška ne pouvait la quitter des yeux, oublia son devoir et ses chèvres. Puis le pied de la danseuse se figea, la musique cessa. Le soleil déclinait. Bětuška se frappa la tête des mains en voyant le lin qu’il restait à filer et se mit à pleurer. La belle Dame lui caressa la tête, assouplit le lin, l’enroula autour du tronc fin d’un bouleau et se mit à filer. Le fuseau bourdonnait près du sol et grossissait à vue d’œil, et avant que le soleil ne soit passé de l’autre côté de la forêt, tout le lin était filé, même celui de la veille. En déposant le rouleau dans les mains de la fille, la dame lui dit : « Tourne sans grommeler. Souviens-toi de ces paroles : Tourne sans grommeler. » Sur ces mots, elle disparut comme si la terre l’avait avalée. Bětuška était contente et se dit en chemin : « Elle est si gentille ! Je danserai de nouveau avec elle si elle revient. » Elle chantait pour que les chèvres cheminent dans la joie. Mais sa mère l’accueillit d’un air sombre. Elle s’était aperçue que la quenouille n’était pas pleine et s’adressa à sa fille en groumant : « Qu’as-tu fait hier, pour ne pas finir ton travail ? » « Pardonnez-moi, ma mère. J’ai un peu dansé », dit Bětuška l’air contrit. Puis elle montra le fuseau à sa mère en ajoutant : « Mais aujourd’hui il est de nouveau plein. » La mère se tut, alla traire les chèvres et Bětuška déposa la quenouille. Elle voulait lui confier son aventure mais se dit : « Non, si la Dame revient, je lui demanderai qui elle est, puis j’en parlerai à ma mère. » Ainsi décida-t-elle de garder le silence.

Le lendemain matin, elle mena les chèvres à la boulaie comme à l’ordinaire. Les chèvres se mirent à paître, Bětuška s’assit sous l’arbre pour filer en chantant. Le soleil parvint au zénith, elle déposa son fuseau dans l’herbe, donna une bouchée de pain à chaque chèvre, cueillit des fraises, mangea et, tout en donnant les miettes aux oiseaux, dit avec joie : « Aujourd’hui, mes chevrettes, je vais danser pour vous ! » Elle bondit, plaça ses mains et s’apprêtant à voir si elle dansait aussi bien que la dame, trouva celle-ci déjà debout devant elle : « Allons, ensemble, ensemble », lui dit-elle en souriant. La dame se saisit d’elle, la musique retentissait déjà au-dessus d’elles. D’un pas aérien elles entrèrent dans la danse. Bětuška oublia cette fois encore son fuseau et ses chèvres, ne voyant plus rien d’autre que la belle dame dont le corps se mouvait en tous sens, souple comme une branche de saule, elle n’entendait plus rien d’autre que la charmante musique qui faisait bondir ses pieds comme d’eux-mêmes.

Elles dansèrent du midi jusqu’au soir. Puis la dame s’arrêta, la musique cessa. Bětuška regarda autour d’elle, le soleil était de l’autre côté de la forêt. Elle se frappa la tête des mains et pleura penchée vers son fuseau, pensant à ce que dirait sa mère. « Donne-moi ton panier, je vais compenser ce que tu n’as pas pu faire aujourd’hui », dit la belle dame. Bětuška lui donna son panier, la dame devint invisible un instant, puis elle reparut et rendit son panier à Bětuška et lui dit : « Ne regarde dedans qu’une fois arrivée chez toi ! » avant de disparaître en un tournoiement.

Bětuška craignait de regarder dans le panier, mais à mi-chemin l’idée la tarauda. Le panier était si léger, elle eût dit qu’il n’y avait rien dedans… Elle ne put résister à regarder, à voir si la dame ne l’avait pas trompée. Elle fut effarée en voyant que le panier était plein de feuilles de bouleau ! Elle se mit alors à pleurer, en grand chagrin, se reprochant d’être naïve. Dans sa colère, elle jeta une poignée de feuilles, voulut donner un coup de pied dans le panier, mais elle se dit :« J’en ferai de la litière pour les chèvres. » Et elle laissa les feuilles dans le panier. Elle avait presque peur de rentrer chez elle. De nouveau, les chèvres avaient du mal à reconnaître leur petite bergère.

Sa mère, angoissée, l’attendait sur le seuil. « Mon dieu, quelle est cette quenouille que tu m’as rapportée hier, ma fille ? » furent ses premiers mots. « Pourquoi ? » demanda Bětuška dans l’angoisse. « Lorsque tu es partie ce matin, j’ai voulu enrouler le fil. J’enroulais, j’enroulais, et elle était toujours pleine. Un écheveau, deux, trois… et le fil était inépuisable ! Quel démon a filé cela ! ai-je grommelé. Et à cet instant, elle a disparu. Comme dans un souffle ! Dis-moi ce que c’était ! » Alors Bětuška avoua. « C’était une dame sylve ! dit sa mère, stupéfaite. Vers midi et vers minuit, elles font sarabande. Elles ont de la merci pour les jeunes filles et, bien souvent, leur offrent de précieux cadeaux. Tu aurais dû me le dire, si je n’avais pas grommelé, j’aurais du fil plein la maison… » Alors Bětuška se rappela le panier et se dit qu’il y avait peut-être, après tout, quelque chose sous ces feuilles. Elle sortit le fuseau et le lin qui n’avait pas été filé, regarda encore une fois et cria : « Regarde, mère ! » Les feuilles de bouleau s’étaient changées en or ! Bětuška s’en voulait. « Elle m’avait dit : ne regarde qu’une fois chez toi, et je ne l’ai pas écoutée ! – C’est une chance que tu n’aies pas vidé le panier ! », fit remarquer sa mère.

Au matin, elle alla voir à l’endroit où Bětuška avait jeté une poignée de feuilles, mais elle n’y trouva que de vertes feuilles de bouleau. Cependant, la richesse que Bětuška avait rapportée à la maison était bien suffisante. Sa mère acheta une ferme et elles eurent beaucoup de bétail. Bětuška eut de beaux vêtements et ne fut plus obligée d’aller paître les chèvres. Toutefois, avec tout ce qu’elle avait, si joyeuse et heureuse fut-elle, rien ne la réjouit jamais autant que de danser avec la dame sylve. Elle allait souvent à la boulaie, elle s’y sentait attirée, souhaitait la revoir, mais elle ne la revit jamais.

Božena Němcová.

Traduction : Eurydice Antolin